Un vent violent souffle sur le Théâtre du Grütli jusqu’au 14 mai. Une lande déchirée par le ciel, des amours orageuses, la folie et la lande… bienvenue dans Les Hauts de Hurlevent, adaptation du roman d’Emily Brontë, mise en scène par Camille Giacobino. Magistral.

J’avoue mal connaître la littérature anglaise. Je vous l’expliquais il y a quelques temps, à l’issue de Où en est la nuit ?, dérangeante mais nécessaire adaptation du Macbeth de Shakespeare, à la Comédie. Le hasard a voulu que je m’y heurte à nouveau, avec Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights) d’Emily Brontë, publié à Londres en 1847. Le choc a été énorme. Mais pas décevant.

Sur la lande des Hauts

À quoi s’attendre ? L’affiche de la pièce ne laisse que peu d’indices : le profil d’une jeune femme, la gorge dénudée malgré les dentelles évanescentes ; l’arrondi d’une jupe à crinoline… et un gigantesque éventail, laissant deviner ce qu’il faut sous les convenances. Une affiche romantique, si l’on veut. Pourtant, sous cette patine, l’œil décerne des détails : une tache rouge sur la jupe (ombre ou sang ?) et, camouflés dans les motifs de l’éventail, deux loups aux crocs dénudés. L’amour est-il piège mortel ?

Poussant les portes du théâtre et de l’intrigue, c’est ce qu’il semble. Alambiquée et sinueuse, la diégèse d’Emily Brontë est comme un loup sauvage. Dans la mise en scène de Camille Giacobino, elle est séparée par l’entracte en deux hémistiches égaux, campant le destin de deux générations.

Tout commence de manière (relativement) simple. Propriétaire des Hauts de Hurlevent, Mr. Earnshaw a deux enfants : un frère et une sœur, Hindley et Catherine. Revenu d’un voyage à Liverpool, il ramène un orphelin : Heathcliff. L’enfant abandonné suscite la haine de Hindley et l’amitié de Catherine. À la mort d’Earnshaw, tout s’emballe : la haine s’exacerbe et l’amitié se mue en amour (évidemment…). Bientôt marié, Hindley se retrouve veuf et père d’un fils, Hareton. De chagrin, il s’enfonce dans la boisson et la violence, tandis que Catherine accepte la cour d’un riche propriétaire, Edgar Linton. Persuadée qu’un bon mariage lui permettra de soustraire Heathcliff à Hindley, Catherine ne se rend pas compte qu’elle perd l’homme qu’elle aime. Heathcliff s’enfuit de Hurlevent, humilié. Catherine et Edgar s’étant mariés, Heathcliff réapparaît (évidemment…). Hébergé par Hindley à Hurlevent, il le ruine, se rapproche de Catherine et s’oppose à Edgar, mari jaloux – à raison. Il fait chavirer le cœur d’Isabelle, la sœur d’Edgar, et s’enfuit avec elle pour l’épouser. Catherine s’enfonce dans la folie et meurt, non sans avoir avoué son amour à Heathcliff, désormais inconsolable. À la génération suivante, tout se précipite : Cathy (fille de Catherine et d’Edgar), Linton (fils de Heathcliff et Isabelle) et Hareton (fils de Hindley) se cherchent et se trouvent, hantés par la haine de leurs parents. Mariage forcé, spoliation de biens, testament hasardeux : rien ne leur est épargné. Quant à savoir si tout finit bien, je vous laisserai juges en allant voir l’adaptation de Camille Giacobino…

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Enterrer / Déterrer le romantisme

Voilà pour le scénario. De belles amours empêchées, des larmes, des serments, des je-t’aime-moi-non-plus, des sois-toujours-à-moi, des je-te-hais-mais-je-ne-peux-pas-vivre-sans-toi… dans Les Hauts de Hurlevent, amour rime avec souffrance. Mais…

…mais tout serait trop simple si Camille Giacobino et ses six acteurs (Cédric Dorier, Camille Figuereo, Léonie Keller, Clémence Mermet, Guillaume Prin, Raphaël Vachoux) en restaient là. Car ce qui fait la force des Hauts de Hurlevent tels que le Grütli les présente, c’est d’enterrer le romantisme stéréotypé, pour en déterrer la violence et la folie sous-jacentes. Paradoxe, hyperbolisation, ridicule et comique de ces amours victoriennes sont ainsi mis en avant, avec une rage qu’on n’attend pas et qui surprend.

Comme dans le roman, la narration recourt au procédé de la mise en abyme. Le premier acte s’ouvre sur un accident de voiture : la conductrice, encore hagarde, s’extirpe de l’habitacle pour tomber dans la lande – et le monde de Hurlevent. Ce monde, c’est celui de la terre grasse des collines : littéralement étalé sur la scène du Grütli, l’humus (il y en avait partout !) révèle les êtres et leur animalité. Prisonnière de Hurlevent, la conductrice s’y intègre, devenant personnage du drame : elle endosse le rôle d’Isabelle et ne semblera échapper à ce songe dramatique qu’à la fin de la pièce.

Une autre figure importante la remplace alors, prenant la place de la narratrice : créatrice de la mise en abyme, elle raconte au public (et/ou aux autres personnages) les dramatiques événements des Hauts. Il s’agit de Nelly, la gouvernante. Son récit mesuré, sa voix calme et son ton pédagogue s’inscrivent en décalage avec la violence des dialogues et des gestes que sa narration accompagne. D’où un humour qui explose à des moments inattendus – entre ironie, condescendance et sarcasme. Soucieuse que son public la comprenne, elle joue de la métalepse et fait tomber le quatrième mur : schémas à la craie sur les murs noirs du théâtre (rien de mieux pour expliquer les généalogies familiales !), questions-surprises pour être sûre que tout le monde suit… Ces moments, sans être légers, soulignent les ficelles de l’intrigue et rendent le mélodrame dans lequel s’enfoncent Catherine, Heathcliff ou Edgar proprement ridicule.

Le ridicule : voilà une des caractéristiques des Hauts de Hurlevent. Loin du caractère feutré de la société victorienne, les personnages sont poussés par leurs retranchements intimes, dans leurs drames internes, comme des plumes dans une tempête. Ils se noient dans des verres d’eau. Catherine aime Heathcliff, mais se dit qu’Edgar pourrait être un bon parti : à courir deux chevaux à la fois, elle devient manipulatrice… mais, sans avoir la force d’en assumer les conséquences, elle reste petite fille capricieuse. Heathcliff est animal et violent, souhaitant la vengeance et la haine… ne parvenant pas à oublier Catherine. Edgar, dans le rôle du mari floué, pourrait faire peur… sans sa lâcheté pleurnicharde et tremblotante. Déterrées, les âmes s’exhibent loin des faux-semblants de la bonne société. L’amour est quelque chose de violent et de désespéré, dans le sens le moins noble du terme. Les crises de larmes deviennent ridicules, le drame romantique s’enfonce dans le comique tant il est hyperbolique… et ça marche ! Face à ces personnages, on enterre ses vieilles visions sur le roman sentimental, pour se laisser conquérir par une folie qui crie, gesticule, crise… dans un sur-jeu terriblement juste.

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Sensualité d’humus

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les processus scéniques : le décalage entre la violence de la diégèse et la douceur de l’enveloppe musicale ; la posture et la gestuelle des corps, qui deviennent animaux ou sensuels, séducteurs ou agressifs… et la scène, cette scène recouverte de terre, qui cache et qui révèle plus que les mots.

Cet humus qui remplit le plateau est plus qu’un élément de décor. Il est le corps de Hurlevent – son épaisseur moite et lourde, sur laquelle on ne peut se reposer, dans laquelle on ne peut s’enfouir sans qu’elle recouvre et salisse les vêtements… comme elle le fait des êtres. Il est le refuge des désirs secrets, du sexe qui n’est jamais loin, de la pulsion sensuelle ou de la violence dominatrice. Il peut exprimer la folie lorsqu’on le tord entre ses mains ou la haine quand on se le jette à la figure. Il dit l’envie de l’autre – de posséder l’autre ou de le détruire, lorsque Catherine et Heathcliff emboîtent leurs corps si parfaitement, dans des mouvements si sinueux, qu’on arrête de respirer pour ne pas les déranger. Il dit la folie rampante de Hurlevent lorsqu’après l’entracte, Il a envahi tout le plateau, fait disparaître les tapis et les meubles, pour ne laisser que la haine face aux amours perdues…

Il y aurait encore de nombreuses choses à dire, des moments trop beaux ou trop durs – la nuit de noces de Catherine et d’Edgar, le bruit des baisers et la lumière sur les peaux… la folie douce de Catherine, si vraie qu’on oublie qu’elle n’est que théâtre… les yeux émerveillés de la petite Cathy, qui perd l’innocence en découvrant qu’elle peut manipuler les hommes… De nombreuses choses à dire, pour une adaptation difficile mais magistrale. Le mieux, c’est encore de vous rendre sur Les Hauts de Hurlevent. Et de ne pas vous y perdre.

Infos pratiques :

Les Hauts de Hurlevent de Emily Brontë, jusqu’au 14 mai au Théâtre du Grütli

Adaptation et mise en scène : Camille Giacobino

Avec : Cédric Dorier, Camille Figuereo, Léonie Keller, Clémence Mermet, Guillaume Prin et Raphaël Vachoux

Photos : © Isabelle Meister