Suite du compte rendu de la troisième table ronde, autour des personnages féminins, dont la première partie[1] a été publiée ce matin.

Après avoir discuté de la question du genre de la parole, Éric Egeinmann a souhaité interroger l’assemblée sur le type de rapport entre ce qu’on représente au théâtre et la réalité : y a-t-il un travail naturaliste qui tend un miroir ou est-ce plutôt un travail de sélection, de condensation ?

Avant de répondre à cette question, une personne du public souligne que les classes de jeunes (environ 17 ans) qui viennent à des représentations reçoivent particulièrement bien les pièces. Elle déplore le conformisme de certaines commissions. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces jeunes sont ouverts à des sujets inhabituels. Ils acceptent d’avoir des discussions intéressantes autour de ceux-ci : le théâtre ouvre les interrogations et permet aux jeunes de se sentir plus libres dans leur parole, d’être eux-mêmes.
Michèle Pralong ajoute à cela qu’on a désespérément besoin de personnages différents des stéréotypes actuels, afin de faire évoluer ce conformisme.

Sylviane Dupuis expose ensuite que, pour elle, dans son travail d’artiste, un personnage, avant d’être une psychologie, est une énergie. Selon elle, le genre compte, évidemment, mais sans être fondamental. Elle s’intéresse d’abord à l’énergie et la parole du personnage. Selon elle, le stéréotype se retrouve lorsqu’on pense qu’un texte de théâtre n’est composé que de personnages, alors qu’il y a une énergie entre ces personnages et une vie qui en émerge, qui amènera la pièce à beaucoup évoluer au cours même de l’écriture, sans suivre un schéma intellectuel préétabli. La pièce doit trouver elle-même son chemin, sans suivre un sujet politique de départ.

Guillaume Béguin, dramaturge de saison au POCHE/GVE, intervient alors en disant que, selon lui, l’auteur a une certaine responsabilité politique. Pour lui, il est important de savoir s’il écrit un personnage masculin ou féminin, ainsi que ce qu’il dénonce. Il a l’impression de sentir un débat timide, alors qu’il trouve qu’il faudrait l’affirmer fièrement, lorsqu’on veut faire une pièce sur la condition féminine, car c’est un sujet important, selon lui. Provoquant un peu volontairement les participantes avec ses questions, plusieurs intervenantes et membres du public lui répondent qu’effectivement les personnages féminins ou la prise de position d’une pièce n’arrivent pas par effraction. Valérie Poirier revient alors sur la notion d’écriture féminine, un concept contre lequel toutes s’insurgent, en disant, pour résumer, que cela n’existe pas.[2] Chacun écrit selon son parcours, son histoire, ce qu’il/elle a vécu…

Mathieu Bertholet rebondit sur l’intervention de Guillaume, en expliquant ce qu’il entend des débats, qu’au fond il n’est pas important qu’un personnage soit masculin ou féminin ou qu’une pièce soit écrite par un homme ou une femme. Il interroge alors les intervenantes sur la pertinence d’un projet comme ce SLOOP consacré à l’« écriture féminine », résumant ainsi les propos avancés durant les diverses tables rondes du Poche/GVE. Julie Rossello insiste sur la différence entre expérience et résultat : elle regrette de se couper d’une moitié des singularités du monde, d’un nombre incalculable d’expériences, si l’on revendique le fait de ne parler que des femmes, ou que des hommes. Le théâtre a pour responsabilité de proposer des modèles, sans savoir si cela vient d’un homme ou d’une femme. Il faut travailler ensemble pour arriver à un résultat plus global, plus représentatif. Plusieurs intervenantes reviennent ensuite plus en détails sur ce qu’est l’« écriture féminine », en soulignant notamment le fait qu’il n’en existe pas qu’une : l’écriture est plurielle. Pauline Peyrade pose alors la question de l’« écriture féministe », plus que « féminine » : une écriture qui serait véritablement engagée, revendiquant le droit à écrire ce qu’on veut.

Julie Rossello rejoint ensuite Guillaume sur la question de la responsabilité, car les auteurs fournissent des personnages qui peuvent être amenés à être des modèles.

Les débats se sont animés sur la responsabilité des femmes, que ce soit en tant qu’auteures ou plus largement dans la société, en évoquant notamment le fait que certaines ressentent une responsabilité supérieure : elles doivent en faire plus qu’un homme pour être considérées comme égales. Toutes s’accordent plus ou moins à dire qu’elles le ressentent ainsi, mais ne le devraient pas ; qu’on le leur demande, mais qu’on ne devrait pas. Prenant l’exemple d’une pianiste américaine, l’une des membres de l’assemblée souligne que la responsabilité n’est pas un projet d’origine, mais vient ensuite, dans le résultat. Pauline Peyrade, quant à elle, insiste sur le fait qu’il ne faut pas rougir d’avoir une intention féministe dans certains projets. Sylviane Dupuis rebondit en disant qu’on n’écrit pas par rapport au désir d’un autre, mais par rapport à son propre désir. Ce n’est pas au metteur en scène de commander le propos d’une pièce. Valérie Poirier argue alors qu’on peut avoir des contraintes sur le sujet, prenant l’exemple de son Conte cruel[3], sans qu’on lui ait demandé une certaine manière de le traiter. La créativité reste alors très grande. Sylviane Dupuis précise son propos en expliquant qu’une commande ne doit pas empêcher, détourner l’auteur-e du chemin qu’elle a à suivre.

La discussion dérive ensuite sur des considérations plus larges autour du féminisme et de l’engagement. Magali Mougel revient sur le fait que, dans sa mise en scène, ce ne sont pas de questions aussi larges (bien que sous-jacentes) dont elle veut traiter, mais plutôt de la part d’intimité des personnages. Elle n’est pas intéressée par le fait de revendiquer cette pièce comme féministe. Guillaume Béguin revient sur le fait que les pièces du SLOOP2 posent des questions sur la condition féminine : il souligne le fait que cela n’avait pas été clairement formulé, parce qu’on ne voulait pas réduire le travail des intervenantes à cela. Leurs écritures et mises en scène vont en effet bien plus loin.

Éric Eigenmann a enfin posé la question de la construction du personnage féminin sur scène : dans le SLOOP2, cette construction se fait beaucoup sur la parole, mais peu sur l’image, qui reste généralement assez simple. Il a ainsi l’impression de voir plus la comédienne que le personnage : il y a en effet peu de mise en scène visuelle du personnage féminin. Les autrices ont écrit des paroles. Qu’ont-elles ressenti au vu des images des femmes, autour des dispositifs d’écoute créés ?

Mathieu Bertholet insiste sur le fait qu’il n’y a pas vraiment d’incarnation. Éric Eigenmann trouve qu’on entend d’autant mieux qu’il n’y a pas de visuel du personnage. Ce procédé renforce le propos, car il n’y a pas de barrière, d’écran qu’est le personnage. On en revient à la notion d’effacement du personnage : c’est une personne qui se trouve devant le spectateur, pas un personnage construit. Anne Bisang, dans sa mise en scène de Guérillères ordinaires, a l’impression d’avoir suivi ce que l’auteure a proposé, c’est-à-dire une parole plus qu’un visuel. Elle insiste également sur le fait que l’exercice du SLOOP2 et le fait que les comédiennes aient été les mêmes pour toutes les pièces ont renforcé cet aspect.

Magali Mougel, qui a écrit Guerillères ordinaires, trouve que le procédé réinterroge le poids de la mise en scène sur ce que va être un personnage. Elle évoque l’habitude d’avoir une surabondance de signes, par une vision très précise du texte. Selon elle, l’alchimie doit être plus précise, dans une rencontre entre un metteur en scène et une parole, en amenant le comédien ou la comédienne à s’approprier une parole qui n’est pas la sienne. On remet alors l’acteur au centre, ce qui la touche énormément.

Des questions se sont ensuite posées par rapport aux costumes, en évoquant le fait que, quel qu’ait été le choix, cela implique forcément certains éléments, certains partis-pris.

La journée s’est enfin conclue par un retour de Mathieu Bertholet sur le comité de spectateurs, un groupe qui assiste à toutes les générales et pose ses questions aux auteures et metteuses en scène, traversant ainsi toute la saison et amenant des retours auprès du Poche/GVE, dans une forme de conversation et de dialogues extrêmement constructifs. Chacun a alors pu revenir sur les différentes questions de la journée en fonction des pièces de la saison.

Brigitte Steiner et Fabien Imhof

Photo : © Julia Schaad

[1] http://www.reelgeneve.ch/les-personnages-feminins-au-theatre-1ere-partie/

[2] Pour plus de détails sur le sujet, lire le compte rendu de la deuxième table ronde : http://www.reelgeneve.ch/auteures-ou-autrices-lecriture-feminine-en-questions/

[3] Dont vous pouvez retrouver notre critique ici : http://www.reelgeneve.ch/un-conte-cruel-ou-la-vie-terrible-dune-femme-battue/