Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Ce matin, Linda Boson fait la peau à l’amour, en compagnie des Réfractaires, roman polyphonique paru aux éditions Faim de Siècle et Cousu Mouche.

« Rue de la Servette. Pluie. Des trams qui accélèrent et des voitures qui s’enfument les unes les autres : Genève ressemble à un immense caillot de sang congestionné au milieu de l’Europe. Envie d’envoyer un ocup de volant vers la droite pour que se vautrent les cyclistes qui avancent, eux. Pas de haine. J’ai pédalé moi aussi, autrefois. Je pédale encore, j’ai juste troqué les intempéries contre une salle de fitness. C’est l’immobilité qui m’enrage, le moteur qui crache sans avancer. Je n’ai rimplement pas le temps d’en perdre et je ne fais que cela. »

Douze personnes, atteintes du même mal, se retrouvent dans un monastère à l’extérieur de Genève, pour débuter un nouveau stage thérapeutique. Le cadre est donc posé : une maladie, une thérapie, une guérison. Oops, et un meurtre. En réalité, ils étaient douze plus un.

Ces douze personnages singulièrement différents sont donc réunis autour d’un seul et même objectif : guérir. Ce stage, ou plutôt ce sauvetage, prend des allures toutefois originales, puisque les méthodes utilisées sont rudes et frôlent parfois l’inhumanité. L’initiatrice de cette expérience n’est autre que Sophie Lafarge, une femme mûre et sans pitié, prête à user de cruauté pour arriver à ses fins.  Son but étant, bien sûr, le bien-être de ses patients. Mais de quoi sont-ils atteints ? D’un mal, si fréquent pour la majorité des gens, que la société l’a banalisé. Cependant, c’est bien de l’amour dont il est question. Tous ont souffert d’une manière ou d’une autre du sentiment amoureux, les poussant à franchir la microscopique marche qui sépare l’amour de la haine.

Un invité mystère s’est pourtant mêlé aux réfractaires. C’est une belle jeune femme qui, tel un Cupidon moderne, symbolise de par sa vie sentimentale riche et passionnelle l’amour en lui-même. Elle représente ainsi tout ce que nos convives détestent : l’amour heureux. Ils se lancent donc le défi d’éradiquer l’amour dans le seul but d’éradiquer leur propre mal-être, leur propre souffrance. Combattre le mal par le mal, voilà les mots d’ordre de cette mise à mort. Dès lors, débute le séjour qui mettra fin à l’amour, un séjour qui prendra cependant des tournures inattendues…

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Ce roman polyphonique, écrit sous forme de cadavre exquis lors de La Fureur de Lire en 2009, mêle plusieurs genres littéraires, et notamment le triller. À l’intérieur de celui-ci, le suspens se tient jusqu’aux dernières pages, en multipliant les rebondissements, pour terminer par un véritable coup de théâtre romanesque. En effet, tout au long du livre, le lecteur est porté par sa lecture, jusqu’à l’arrivée d’un excipit pour le moins imprévu. Se plonger dans une lecture et se laisser surprendre, voilà ce à quoi on reconnaît un bon livre. Malgré le fait que le roman ne réservait que peu de surprise à première vue, tout bon littéraire sait pertinemment qu’il ne faut jamais juger un livre à sa couverture, n’est-ce pas ? Si un texte écrit lors d’un événement public, à plusieurs auteurs et sous forme de cadavre exquis, peut laisser perplexe quant à sa qualité littéraire, Les Réfractaires reste une jolie découverte.

Voilà un roman qui relève d’un travail original de la part de ses auteurs, qui font preuve d’une maîtrise rigoureuse et qui réussissent en commun à produire une œuvre, à la fois particulière et plaisante. Il est probable que ce livre ne devienne jamais un bestseller, cependant, il reste une expérience littéraire enrichissante et amusante. Et à la portée de tous, le lecteur se laissant aller à la curiosité de ce projet tout en apprenant à découvrir des auteurs suisses, souvent malheureusement peu mis en avant. Dans une ère où l’on tente de privilégier le local, il est bon de s’intéresser au talent des écrivains de la région. Le bonus ? En lisant cet ouvrage, le lecteur en découvre cinq ! Hofmann, Mangeat, Bocquet, Eugène et Perruchoud ont sans doute, chacun, une bibliographie qui regorge de multiples trésors littéraires à découvrir. Enfin, pour les plus curieux qui souhaiteraient approfondir la lecture des Réfractaires, la version brute de leur projet ambitieux se trouve sur le site internet des éditions Cousu Mouche[1].

« Personne n’a autant d’imagination qu’un être amoureux » et il en fallait pour écrire cette œuvre. Œuvre qui verra paraître le meurtre de l’amour ou au contraire, sa victoire fulgurante ?

Linda Boson

Référence : B. Hofmann, P. Mangeat, F. Bocquet, Eugène, M. Perruchoud, Les Réfractaires, Genève, Éditions Faim de Siècle et Cousu Mouche, 2009.

Photos : ©Magali Bossi (couverture et banner)

[1] www.cousumouche.com/fureur2009/les_refractaires_brut.pdf

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