Le samedi 23 avril marquait le 400e anniversaire de la mort de William Shakespeare. Jusqu’au 8 mai, le Théâtre du Grütli propose Les Reines, écrit par Normand Chaurette et mis en scène par Zoé Reverdin : une réécriture féminine du drame shakespearien Richard III.

Now is the winter of our discontent

Made glorious summer by this son of York;

And all the clouds that lour’d upon our house

In the deep bosom of the ocean buried.[1]

1483, Angleterre. À Londres, le roi Edouard IV se meurt. Premier souverain issu de la maison d’York (branche cadette de la dynastie Plantagenêt), il agonise dans la douleur – une lente mort, aussi implacable et imprévisible que les rivalités qui déchirent son royaume. Dans l’ombre, Richard, son benjamin, attend son heure : bossu dévoré de jalousie, il compte bien s’ouvrir un chemin sanglant jusqu’au trône, intriguant pour éliminer sans pitié parents, femmes, enfants…

Cet argument est, grossièrement, celui de la pièce de William Shakespeare, The Tragedy of Richard : les rois s’y écharpent dans l’allégresse, les frères sont enfermés dans la Tour de Londres, les femmes séduites sous des prétextes politiquement douteux… Prise dans le tourbillon de la Guerre des Deux-Roses[2], l’Angleterre craint pour son trône.

Chez Shakespeare, la place d’honneur est donc réservée aux rois… et c’est un tout autre point de vue que nous donne Normand Chaurette, dramaturge québécois, avec Les Reines.

Dans une Londres prisonnière de la neige, les femmes (re)prennent la parole : maîtresses de l’échiquier théâtral, elles poussent hors des cases noires et blanches leurs royaux époux, frères, prétendants – ennemis. Dans les couloirs sombres des châteaux, leurs robes murmurent sans bruit : elles hantent les antichambres, s’adressent de faux sourires, des piques acerbes cachées dans des œillades faussement sincères… Douairière, mère, répudiée, exilée, prétendante, mariée, régnante : toutes rêvent de puissance et, dans la tempête qui emprisonne Londres, ourdissent complots et stratagèmes. S’emparant des échos du Richard III shakespearien, Les Reines affirme sur les planches la place des héroïnes de l’ombre, qui jouent avec le texte des rois et moquent leurs prétentions. Dans une folie excentrique, proche de l’inaction vaine.

Car si les reines rêvent de puissance, elles sont incapables d’agir : cantonnées à l’espace cloisonné du château, elles tentent d’influer sur le cours du destin… et leurs actes fantasmés, leurs actes espérés, ardemment désirés, se transforment en actes manqués. Leurs noms se mêlent dans la Fatalité qui les réunira au final toutes : Elisabeth, Marguerite, Anne Warwick, Isabelle, la Duchesse d’York, Anne Dexter… L’Histoire déjoue leurs ambitions et seule Anne Warwick tirera son épingle du jeu : se laissant séduire par le difforme Richard (qui, dans la foulée, a assassiné son père et son mari), elle deviendra finalement reine – pour un temps.

Jouant habilement avec les codes de la pièce shakespearienne et les événements historiques de la Guerre des Deux-Roses, Les Reines de Normand Chaurette a, d’un point de vue purement diégétique, de quoi dérouter le spectateur… s’il est peu familier des subtilités de succession anglaise – ce qui est malheureusement mon cas. La plume de Chaurette virevolte entre sous-entendus étranges, explications vagues, allusions déguisées, remarques acerbes et piques historiques : surfant sur les Richard III réel et shakespearien, passant de l’un à l’autre dans un rythme effréné, elle empêche parfois de saisir les tenants et aboutissants de l’intrigue. Mais au final, est-ce si grave ? Dans l’atmosphère délétère d’un palais prisonnier des vents, le spectateur, novice en jeux politiques, se retrouve aussi démuni que les reines – incapable d’agir car impuissant à prévoir les revirements kaléidoscopiques des complots de couloirs…

À ce texte d’une rare complexité s’ajoute la mise en scène audacieuse de Zoé Reverdin. Évoluant au plus près du texte, cette chorégraphe et metteuse en scène donne aux Reines une étrange atmosphère qui met mal à l’aise : entre légèreté et enfermement, poésie et jalousie, rêves d’amour et assassinats sanglants… Sous sa direction, les reines errent dans les chambres, disparaissent dans les trappes de la cave, là où est enfermé le malheureux Georges, prince muet et exilé, encore vivant peut-être – peut-être pas. Elles portent chandeliers, poupons, valises, globe terrestre, perruques ; elles dansent, crient, virevoltent, éclatent en rires hystériques, en colères hyperboliques. Mieux encore, dans un décor qui vacille entre château anglais et salle de torture démoniaque, elles se balancent du haut d’échelles démesurées… ou dans des cages suspendues. Dans la mise en scène de Zoé Reverdin, Les Reines dérange et soulève le voile de la folie avec une pléthore de signes (accessoires, voix off, bruitages, projections, musiques, costumes, trappes, échelles, cage, etc.) qui frisent la nausée. Quoi de mieux pour mimer l’enfermement oisif qui rôde dans les couloirs du pouvoir ?

Du texte au décor, du jeu des actrices à la mise en scène, tout est créé pour emporter le spectateur dans un questionnement sans fin : qui est bon ? qui est mauvais ? qui est mort ou qui va mourir ? qui obtiendra la couronne… et qui en sera dépossédé ? Mieux que certaines séries américaines, Les Reines thématise les affres du pouvoir qui séduit et dépossèdent de tout : espérance, amour, avenir.

Le tableau qui se tisse laisse peu de place à des moments apaisés – sauf peut-être avec le personnage d’Anne Dexter : sœur de Richard, d’Edouard IV et de Georges, elle est la princesse déniée, celle que l’on a répudiée pour l’enfermer à jamais dans la cage du plus haut donjon. Amputée des deux mains, elle tend des moignons pansés aux reines qui, en contre-bas, s’écharpent pour le pouvoir. Elle veut exister, Anne, elle veut savoir qui elle est. Elle veut que sa mère cesse de nier son existence… elle ne veut plus être punie pour une faute qu’elle a commise : celle d’aimer trop son frère, Georges, de rire avec lui, de vouloir être avec lui. Et dans sa cage, lorsqu’elle évoque le sourire de Georges, ce prince enfermé dans la cave et qui ne parlera plus jamais, son regard s’illumine d’un amour qu’on juge interdit – mais qui dépasse les stériles affrontements des reines.

Alors, on oublie pour un temps les jalousies des reines et on se prend à rêver que l’histoire finira bien. Mais l’histoire est l’Histoire et le destin, s’il n’est pas toujours écrit d’avance, n’en est pas moins implacable.

Magali Bossi

Les Reines

De Normand Chaurette

Mise en scène de Zoé Reverdin

Jusqu’au 8 mai au Théâtre du Grütli

www.grutli.ch

Photographie :                       ©Isabelle Meister

[1] William Shakespeare, The Tragedy of Richard the Third, 1591 ou 1592.

[2] Série de guerres civiles opposants les maisons royales de Lancastre et d’York, et liées aux problèmes de succession pour le trône. Débutant en 1455, elle prendra fin avec la mort de Richard III et l’avènement des Tudor.