Jusqu’au 2 décembre, la Comédie de Genève a la chance d’accueillir des monuments du théâtre, puisque Jacques Weber y interprète Krapp, le vieux clown de La dernière bande de Samuel Beckett, dans une mise en scène de Peter Stein.

Lorsqu’on va voir La dernière bande, on ne s’attend pas à rire. Sur la scène, un bureau sur lequel sont posés des bobines, un magnétophone et un haut-parleur. Derrière ce bureau, Jacques Weber, à peine reconnaissable avec son nez rouge, son visage blanchi et ses cheveux bouclés. Chaque année à la même date, le jour de son anniversaire, il s’enregistre et réécoute des extraits des années précédentes. Au crépuscule de sa vie, c’est un passage où il est question de groseilles à maquereau, d’une barque et d’une femme qu’il choisit de passer. Bouleversé, bouleversant, il réagit avec beaucoup d’émotion à ce qu’il entend…

La version présentée ici par Peter Stein est la toute première de ce texte, celle de 1958, un choix rare. Durant les dix premières minutes, on assiste à un spectacle muet, drôle, qui met en avant le personnage clownesque de Krapp. Ne pouvant plus très bien marcher, il s’aide d’une canne pour faire le tour de son bureau. Dans les petits tiroirs, il y prend d’abord une bobine, avant de la reposer, puis une banane, qu’il épluche lentement, avant de la manger et de jeter la peau par terre. Il essaiera ensuite, tel un golfeur, aidé de sa canne, de l’envoyer dans le public. Rires. En mangeant une seconde banane, il ne fait pas tant de manières, et lance la peau après l’avoir ressortie de sa poche où il l’avait rangée. On a bien affaire à un clown. Pendant la suite de la pièce, beaucoup moins joyeuse, par son propos et le déclin du clown, on retrouve quelques petites touches de cet humour clownesque, qui nous rappellent ce qu’a été Krapp. Cela bouleverse d’autant plus qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même, avec sa canne et sa toux chronique…

Si l’on peut trouver un manque de dynamisme, un certain statisme à ce spectacle – peut-être un autre jeu de lumières, des images des souvenirs ou quelque autre trouvaille scénique auraient-ils évité cet effet ? – il faut bien reconnaître que de tels auraient sans doute été superflus. D’abord parce que le texte de Beckett ne le demande pas. Les touches d’humour sont bien là, au milieu d’une écriture poétique et empreinte de mystère, comme le dramaturge sait si bien la maîtriser. Ensuite, parce que Jacques Weber est tout simplement brillant dans ce rôle. On n’en doutait évidemment pas, mais il parvient à faire de Krapp un personnage touchant, alors qu’il aurait pu être totalement déprimant. Par sa gestuelle, par ses mimiques, sa voix, ses réactions face à ce qu’il entend, le clown émeut, offre ses derniers souffles de vigueur à un public conquis.

Dans La dernière bande, il est question de déclin, de solitude, de maladie aussi, et même de la mort. Des moments difficiles accentués par les souvenirs des bons moments, des moments emplis de vie, d’amour, de légèreté. Dans le texte comme dans la mise en scène, ces thématiques somme toute très actuelles sont amenées de manière poétique. On connaît tous des personnes âgées qui finissent leur vie et meurent seules, après avoir perdu une part de leur mémoire. Les bandes écoutées par Krapp nous rappellent à quel point ces instants de vie sont précieux, avant de n’être plus que d’évanescents souvenirs. Cette pièce nous rappelle qu’il faut profiter de ces moments, avant de ne plus en être capable. Le message paraît banal, il prend pourtant tout son sens dans l’interprétation de Jacques Weber. Loin d’être un spectacle déprimant, La dernière bande est une pièce qui questionne, qui nous ramène à des valeurs simples, celles de la vie.

Infos pratiques :

La dernière bande, de Samuel Beckett, du 28 novembre au 2 décembre 2017 à la Comédie de Genève

Mise en scène : Peter Stein

Avec Jacques Weber

http://comedie.ch/programme/spectacles/la-derniere-bande

Photos : © Dunnara Maes