Le 22 septembre dernier, tandis que le peuple réaffirmait son désir d’une armée de milice, les Tessinois ont voté pour l’interdiction des visages couverts dans les lieux publics ; cible principale, la burqa, voile intégrale porté par certaines femmes de confession musulmane. En effet, l’initiative, élaborée par le politicien Giorgio Ghiringhelli, bien qu’elle vise également le port de cagoules et autres masques en public, interdit de manière effective ce symbole religieux, à l’instar de pays tels que la France et la Belgique. Dans un canton où pour ainsi dire personne ne porte la burqa, à part quelques touristes de passages, cette décision apparaît évidemment comme part d’une politique, entrevue auparavant lors de l’interdiction au niveau fédéral de la construction de nouveaux minarets, de s’en prendre à la communauté musulmane dont les us et coutumes dérangent les Suisses de souche et dont la religion est pour beaucoup considérée comme violente et dangereuse, la radicalisation de certains de ses fidèles ces dernières décennies ayant amené à des conflits et attentats bien connus du grand public. Comme toujours, cette interdiction, qui risque fort de s’étendre au reste de la Confédération, est vendue à la population comme le triomphe d’une société séculaire et laïque face à une menace religieuse extrémiste. Or, c’est oublier que la majorité des citoyens suisses sont chrétiens et que bon nombre de principes, coutumes et « valeurs » suisses sont issus du christianisme. Ainsi, cela fait des années que des partis politiques tels que l’UDC parlent d’interdire voile et burqa, mais personne ne parle d’interdire le port de la croix. Les premiers sont vus et définis comme des symboles rétrogrades et sexistes, les seconds comme de simples accessoires. Pourtant, ces derniers sont tout autant des symboles religieux, rattachables à des dogmes ayant entre autres favorisé dans le passé nombre d’actes immoraux et antidémocratiques et le faisant encore dans des pays tels que les États-Unis où la foi chrétienne de certains parait suffisante pour freiner le droit à l’avortement, d’aucuns allant jusqu’à déclarer qu’une femme violée ne peut biologiquement pas tomber enceinte, ou encore le droit au mariage homosexuel. En d’autres termes, les acteurs politiques se réservent le droit de tirer à vue sur des individus appartenant à un substrat culturel et religieux différent, car considérant celui-ci comme pouvant nuire aux libertés individuelles des citoyens helvétiques. Or, ces mêmes acteurs politiques ne voient pas le mal que peut causer l’hypereligiosité potentielle de leur propre religion : le christianisme est une religion d’amour et de paix. Point. C’est un processus à double vitesse à mon sens contraire à l’enjeu démocratique. Loin de moi l’envie de vouloir offenser tel ou tel membre d’une communauté religieuse quelconque, mais je considère que la vraie démocratie et la vraie justice résident dans la non-inclusion totale du religieux sur la place publique et dans tout processus gouvernemental. Loin d’être pour la burqa, je suis contre son interdiction et contre son instrumentalisation et pour une politique véritablement laïque de la part de la Confédération. On interdit les minarets ? Très bien, mais alors on interdit aussi les églises, synagogues et autres stupas. Si l’on peut dire que la burqa, le voile ou le niqab dérangent les badauds qui se baladent Rue d’Italie ou Rue du Marché et portent atteintes à leurs propres libertés, c’est également mon droit d’exprimer en tant qu’athée que les sons de cloche et les crucifix me dérangent et portent atteinte à mes droits individuels. Alors, comment s’en sort-on ? Soit on interdit tout, soit on interdit rien, mais on ne peut pas choisir de privilégier une religion au détriment des autres ; de même, favoriser le religieux, c’est défavoriser le non-religieux. La meilleure manière de préserver les libertés de chacun est de ne favoriser personne, mais de permettre à tous d’avoir une voix, de même que des obligations équivalentes quant au fameux fardeau de la preuve.

Fredrik Blanc