Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien la solitude.

Je ne dis pas que je fuis les Hommes et que je préférerais cent fois vivre en ermitage en compagnie de Déméter sur l’île de Délos pour le reste de mes jours, mais être seule ne me déplaît pas. Lorsque l’on est seul, on s’entend penser. On cesse de vivre pour le regard des autres. On se retrouve face à soi-même et l’on prend de la hauteur. Le danger est de s’y habituer ; à trop rechercher la solitude, on finit par rejeter les autres. On devient alors arrogant, hostile et prétentieusement philosophe. Je ne considère pas fondamentalement important d’être entouré de milliers de personnes, seulement je pense qu’il est nécessaire de pouvoir, parfois, se confronter à un autre que soi pour redescendre sur terre, dans la foule, et faire une brève plongée dans la réalité. Les marées humaines, ce n’est pas vraiment la tasse de thé de Thomas Hardy, qui signe dans Far from the madding crowd une œuvre dont l’héroïne est une jeune femme terriblement seule. Pour continuer d’illustrer le couple au cinéma, je vais vous parler de l’adaptation de ce classique anglais par le réalisateur Thomas Vinterberg.

Un petit résumé d’abord…

Nous sommes au XIXème siècle à quelques kilomètres de Londres, dans la campagne anglaise. Bathsheba Everdene, une jeune orpheline, reçoit en héritage de son défunt oncle la plus belle exploitation des environs. Elle devra la diriger d’une main de fer, car nombreux sont les sceptiques face à une domination féminine du territoire. Belle, indépendante et passionnée, Bathsheba est l’objet de toutes les convoitises au village. Parmi ses prétendants, trois hommes la demandent en mariage : le beau et loyal fermier Gabriel Oak, le fringant sergent Franck Troy et le riche William Boldwood. Sa vie, ponctuée d’erreurs et de mauvais choix, lui apprendra qu’il ne suffit pas de se déclarer libre, il faut le devenir.

Personne n’est parfait

Carey Mulligan, trop rarement croisée sur le grand écran, incarne encore une fois un rôle dans lequel on ne l’attendrait pas forcément. En 2009, elle jouait Jenny, une adolescente rêveuse dans An education, l’adaptation de la nouvelle de Nick Hornby. En 2013, dans Inside Llewyn Davis, elle jure comme un charretier en interprétant Jean, une chanteuse en pleine ascension dans le monde du folk. Cette fois-ci, elle prête son visage d’ange à une personnalité encore plus complexe ; car derrière son caractère bien trempé et sa force apparente, elle dissimule mal cette grande fragilité si troublante qui nous donne envie de suivre Bathsheba jusqu’au bout du monde. Sa soif d’indépendance est en fait une inquiétude désespérée de savoir comment elle fuira sa situation et sa condition. Elle est seule, tout au long de son histoire. Ses parents sont morts, elle dirige sa ferme et ses employés sans aucune aide et pour ce qui est du sentimental, elle le souligne dès le commencement : « Je n’ai pas besoin de mari ». Elle se revendique libre et avant-gardiste dans une époque victorienne qui ne laisse de place à la femme que dans un champ ou une cuisine. Elle papillonne d’homme en homme avec une légèreté affectée. Pourtant, si elle affirme ne pas vouloir s’établir par refus de s’engager, c’est en fait une tout autre raison qui la motive. Elle voudrait bien le masquer mais c’est un fait : elle est vaniteuse. Elle aime sentir le regard de la gent masculine sur ses coquettes toilettes, lancer des regards de braises et voir ses prétendants se décomposer devant elle. Le réalisateur Thomas Vinterberg a pris le parti de ne pas mettre en avant ce côté-là de son caractère. Le film commence avec une porte d’écurie qui s’ouvre sur la silhouette élancée de Bathsheba en contre-jour. Elle prend les brides d’un cheval et s’en va au galop. Si Vinterberg glorifie parfois, comme dans cette scène inaugurale, son personnage en exacerbant sa soif de liberté romantique, il la dépeint en ne gommant pas ses faiblesses. Elle nous est même un peu désagréable par l’irresponsabilité de ses actes. Mais on n’y peut rien, elle nous envoûte, nous fait voyager et nous l’accompagnons volontiers. Que voulez-vous, personne n’est parfait…

Tout le monde peut se tromper

Un personnage qui n’apparaît que par petites touches mais à qui l’on aurait pu facilement donner plus d’importance est celui de Fanny. Elle est le premier amour du sergent séducteur qui épousera Bathsheba. Domestique dans la ferme du vieux Mr. Everdene – oncle de notre héroïne – elle tombe sous le charme de Troy, à qui elle se fiance. La première fois que l’on croise sa route, c’est lors d’une fête foraine. Elle est jeune, radieuse et parle de son mariage avec Franck comme d’une certitude. Si le spectateur pressent que l’union ne se fera pas, c’est surtout parce qu’il soupçonne le soldat d’être un vil séducteur sans scrupule. Pourquoi ce préjugé sur les uniformes écarlates ? Parce que la veulerie et la malhonnêteté sont des constantes dans les classiques anglais du XIXème siècle. On retrouve chez Jane Austen – pour ne citer qu’elle – les personnages de Georges Wickham dans Pride and Prejudice et de John Willoughby dans Sense and sensibility. Tous deux soldats, tous deux séducteurs invétérés, ils causent la folie des jeunes filles qu’ils compromettent pour mieux se défiler ensuite. La prestance de leur position militaire impressionne et attire les proies faciles dans leurs filets. Revenons à Fanny. Le spectateur a donc un mauvais pressentiment sur l’aboutissement de ce mariage. Le matin des noces, dans une scène qui me fait trépigner dans mon fauteuil, tout le monde attend la mariée. Le fiancé est droit dans ses bottes, heureux mais légèrement inquiet. Pas de trace de Fanny. On voit enfin une robe blanche accourir devant une église, pousser les portes… et débarquer à un autre mariage. La malheureuse a « confondu toutes les âmes et tous les saints », elle s’est trompée d’église. Dépité et blessé par l’absence de sa promise, Franck s’en va et se jure de ne plus s’y laisser prendre. La dernière fois que l’on revoit la jeune femme, c’est à nouveau à la fête foraine. Le teint blafard, visiblement en mauvaise santé, elle porte l’enfant de Troy et mendie son pain. On comprend que son étourderie a fait basculer son destin à jamais. Elle qui aurait pu devenir Mrs Troy, la fière épouse du beau sergent convoité par tout le voisinage, par une simple erreur de distraction, un contretemps, a gâché sa vie et n’est plus rien. Cela nous dit quelque chose de la condition de la femme, qui sans un mari n’existe pas. Fille-mère, elle est privée du droit d’être une personne et devient un animal dont on s’efforce de détourner le regard. Cela illustre aussi une caractéristique typique du roman anglais victorien : une histoire aux rebondissements multiples, dans laquelle chaque acte compte et où un destin peut prendre une tournure dramatiquement irréversible par un seul choix malheureux.

Trois fois quatre… neuf

Comme la semaine dernière, nous avons affaire à une histoire d’amour qui ne se joue pas à deux. En effet, il y a trois hommes dont nous rappelons brièvement les noms : le riche propriétaire terrien William Boldwood, le sergent Franck Troy et le fermier Gabriel Oak.
Le premier l’attend patiemment et lui promet monts et merveilles si elle consent à devenir sa femme : « Vous aurez des robes, un cabriolet et un piano ». Plus âgé qu’elle, maladroit et pas vraiment séduisant dans son amour hyperboliquement démonstratif, il n’a rien du « prince charmant » vanté par les contes de fées, qui fait rêver toutes les jeunes filles. Il en est conscient et met en avant les biens matériels avec lesquels il voudrait combler le vide affectif que Bathsheba ressent à son égard ; car si elle l’estime et le respecte, elle ne l’aime pas.

Le second l’épouse mais ils se rendent tous les deux compte, amèrement et sans se l’avouer, qu’ils ont commis une grossière erreur. On remarque au premier coup d’œil qu’elle ne l’aime pas non plus. Elle est cependant irrésistiblement attirée par lui et par son regard bleu. Il est le premier homme qui lui dit qu’elle est belle, le premier qui l’embrasse. La vanité est de retour et Carey Mulligan, dans un très convaincant rougissement, mime à merveille ce sentiment frivole qui anime la jeune femme lorsqu’elle se rend au rendez-vous fixé par Troy, à l’aube, dans une clairière embrumée – le soin de la lumière est, dans cette scène, tout simplement sublime. Le contraste entre la petite fille innocente mais curieuse et le tricheur aux dents acérées vêtu de rouge, le tout dans un décor sylvestre rappelle curieusement une célèbre histoire de grand méchant loup prise à rebours…

Le troisième est éconduit par Bathsheba au tout début du film. Il lui avoue qu’elle est la première femme qu’il demande en mariage. « C’est bien », lui répond-elle. Vanité, quand tu nous tiens… Il lui promet du bétail, des terres et un piano – décidément, c’est une obsession – mais elle refuse en lui disant qu’elle ne saurait que faire d’un mari et qu’il n’arriverait pas à la dompter, qu’il finirait par la mépriser. « Jamais. Un jour je vous quitterai, mais pour l’instant, je tiens encore trop à vous pour vous laisser seule », lui dit-il. Et c’est ce qu’il fera. Tout au long du film, il restera à ses côtés, sans flancher, mais toujours dans l’ombre, contraint de dissimuler son amour pour la jeune impatiente. Fort de son expérience de fermier, c’est lui qui la secondera dans la gestion de sa ferme et qui la sauvera successivement d’un incendie et d’une tempête. Il lui donnera son opinion à chaque nouvelle étape de sa vie, de gré ou de force mais dans une douceur constante et déconcertante. Elle le regarde avec admiration et ses sentiments à son égard sont complexes. Elle ne peut l’aimer car elle ne veut pas appartenir à un homme. Il lui plaît pourtant par son refus de l’enchaîner à lui et par son obstination à la traiter comme son égale. Si elle ne cesse d’évoluer dans sa manière de voir Gabriel, lui reste le même tout au long de l’intrigue. Est-ce un hasard si son nom de famille, « Oak », signifie « chêne » ?

Face à l’amour, Thomas Hardy choisit de se positionner de manière panoramique et de mettre en scène trois types de situations : la passion éphémère et destructrice, la séduction sincèrement maladroite et fondée sur un sentiment non réciproque et enfin, l’amour de la maturité. C’est ce dernier qui l’emportera et que Hardy autant que Vinterberg glorifieront dans Far from the madding crowd. Pour aimer une personne, l’aimer profondément et durablement, il faut du temps. Il faut la connaître, accepter de la découvrir et de se laisser découvrir par elle. Il faut enfin grandir. C’est sur la longueur que Bathsheba et Gabriel se rendent compte de ce qu’ils valent et combien ils ont besoin l’un de l’autre pour vivre. L’animal soi-disant sauvage semble se laisser capturer par le berger protecteur, tandis que ce dernier perd quelque chose de sa rigidité pour s’attendrir et gagner en souplesse. De chêne, il se transforme peu à peu en roseau sous le poids des ailes impatientes de la jeune femme. Bathsheba Everdene, libellule qui ne s’endort qu’au matin, fera battre encore longtemps le cœur de ceux pour qui une jolie fleur vaut bien quelques sacrifices…

Lea Mahassen

Références :

Photo : © Photo Fox Searchlight Picture

Pour ceux qui voudraient voir à quoi ressemble le film…
https://youtu.be/VEXGL-Y5D2A

Far from the madding crowd, Thomas Vinterberg (2015)

An education, Lone Sherfig (2009)

Inside Llewyn Davis, Joël et Ethan Coen (2013)

Pour celles qui tiennent à leurs herbes aromatiques…
https://youtu.be/3dF7zX747HA

Parce que personne n’est parfait…
https://youtu.be/qWS2NVX6VP0

Pour ceux qui auraient besoin de revoir leurs tables de multiplication…
https://www.youtube.com/watch?v=_Zyn4Zd6knM

Et pour ceux qui aiment partir à la chasse aux libellules…
https://youtu.be/6Af-8E6YWYc