Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, Tuan Lam vous fait découvrir la mythologie scandinave à travers les yeux ironiques et menteurs du dieu Loki, dans L’évangile de Loki de Joanne Harris.

« Loki, c’est moi. Loki, le Porteur de Lumière, l’incompris, l’élusif, le beau et modeste héros de ce tissu de mensonges. Lisez avec un soupçon de méfiance, mais sachez que mon récit est au moins aussi véridique que la version officielle et, si j’ose dire, plus amusant. Jusque-là, l’histoire, telle qu’elle a été écrite, m’a présenté sous un jour peu flatteur. À moi de prendre le devant de la scène. »

L’histoire est écrite par les vainqueurs. Il n’est pas nécessaire de chercher bien loin dans notre histoire pour le vérifier. Il semblerait en effet que nous, pauvres mortels, soyons passés maîtres en la matière. C’est à croire que nous tenons ce « talent » de nos créateurs puisque les dieux eux-mêmes en appréciaient l’exercice. La seule différence est que, dans leur cas, le résultat se trouve être un peu plus… apocalyptique. Ainsi, comme il existe toujours plusieurs versions d’un même récit, il était inévitable que ce livre voie le jour. Joanne Harris a donc décidé de nous narrer l’histoire d’un perdant. Un perdant, certes, mais pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de Loki, Père et Mère des Mensonges, qui, lassé de lire la « version autorisée » de son histoire, s’est décidé à prendre la plume pour nous transmettre sa version des faits. Texte qu’il surnomme « lokabrenna » ou « évangile de Loki ».

Mais avant d’aborder la saga épique du dieu trompeur, parlons un peu de cette « version autorisée ». La majorité de nos connaissances sur la mythologie vient de deux textes : l’Edda poétique et l’Edda de Snorri. Sans rentrer dans les détails, précisons simplement que le premier est un recueil de plusieurs poèmes en vieux norrois ; le second est écrit au Moyen-Âge et a grandement servi à faire connaître l’ancienne religion païenne scandinave en Europe occidentale. Les deux eddas nous content les exploits de héros oubliés, la naissance du monde selon les Nordiques ou encore sa fin, le Ragnarök.

Le lokabrenna, vous l’avez compris, est donc une parodie des récits mythologiques concernant les dieux et déesses d’Asgard, leur demeure. Il se divise en plusieurs leçons qui correspondent aux chapitres, elles-mêmes regroupées en livres qui séparent les différentes périodes importantes du récit. C’est ainsi que la première morale du lokabrenna nous enseigne la leçon suivante : « Ne faites jamais confiance à un ruminant… » (p.17)

Dès le début, le décor est posé et le ton du narrateur donné. Les leçons suivantes se succèdent avec humour et dérision et nous présentent tour à tour les Ases et les Vanes (les deux races de divinités résidant à Asgard), le Vieux (Odin), les origines du héros d’Asgard (Loki) et ainsi de suite. Le dieu trompeur nous narre aussi les différents épisodes célèbres de la mythologie, tels que le faux mariage de Thor, son voyage en compagnie du Tonnant au royaume des Géants ou encore la naissance de Sleipnir, son rejeton octopode qu’il a conçu avec un cheval. Fidèle à sa réputation, le Feu Sauvage ne manque cependant jamais une occasion pour semer la zizanie :

« Cette année-là, l’amour était dans l’air, peut-être à cause du retour d’Idunn, et tous les dieux semblèrent soudainement songer au mariage. Ça m’arrangeait, naturellement : le mariage engendre généralement la discorde, et Discorde est mon petit nom. Il est tellement plus aisé de semer le trouble au sein d’un couple marié qu’entre deux célibataires sains. »

Pourtant, Loki ne se considère en aucun cas comme un être cruel et dénué de sentiments. Au contraire, plus l’histoire avance et plus il donne l’impression d’être bien plus humain que n’importe quel autre dieu, avec ses défauts mais aussi ses qualités. Traité comme un étranger au sein d’Asgard, il ne cesse, dans un premier temps, de vouloir prouver qu’il y mérite sa place. À force de mépris et de trahisons, Loki perd cependant espoir et confiance en ses soi-disant frères et sœurs. Caché dans l’ombre, il commence donc à préparer sa vengeance. La deuxième partie du livre, bien plus sombre, nous expose la déchéance de Loki qui perd peu à peu le contrôle de son propre destin, ce qui le mène à prendre un chemin bien éloigné de celui des autres résidents d’Asgard, souvent à regret.

Bien que l’humour se raréfie peut-être un peu trop vite au fur et à mesure que la trame s’assombrit, L’évangile de Loki reste à la fois un très bon moyen pour s’initier à la mythologie ancienne des Scandinaves et un excellent roman à lire pour simplement se détendre et rigoler un bon coup.

Tuan Lam

Référence : Joanne Harris, L’évangile de Loki, Éditions Panini France, 2015, 480 p.

Photos :
© Magali Bossi (banner)
© http://lechoixdesofie.blogspot.ch/2016/09/levangile-de-loki.html (couverture)

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