Il fit tourner l’objet métallique dans sa main droite. De l’autre, reposa le verre vide sur le sol.

L’alcool dévalait sa gorge, l’embrasait de l’intérieur. Le brûlait. À cette idée, il sourit : le brûlait ! Quelle ironie, si l’on songeait au crime qu’il s’apprêtait à commettre. Un regard lent aux alentours : la pièce épurée, les murs blancs, une chaise, une table. Fenêtre. Le fauteuil de cuir où il était assis. Rien d’autre. Il n’avait besoin de rien d’autre. D’un geste las, il passa une main devant ses yeux, cherchant à suspendre le cours de ses pensées. Impossible : tourbillons, elles valsaient à un rythme effréné, ne lui accordant aucun répit, aucune retraite. Encore et encore, sa mémoire (sa fabuleuse mémoire) le torturait. Ah ! Comme il était facile pour eux, tous les autres, de l’admirer, de le louer – au cours de ces dîners interminables, ces joutes oratoires entre gens de lettres, écrivains, essayistes, critiques, philosophes, professeurs… un ramassis d’admiratifs qui caquetait autour de lui, cherchant à s’attirer un regard, un sourire.

Mascarade abjecte et répugnante ! Personne n’avait saisi la perversité de sa malédiction : n’était-il pas le plus brillant de tous ? Il tutoyait les grands : on le comparait à Hugo, Tolstoï, Baudelaire, Shakespeare, Joyce, Rimbaud… À dix-neuf ans, l’âge où ses contemporains se réunissaient en meute dans des clubs enfumés et bruyants, il avait vu ses nouvelles rafler les plus prestigieux prix. À vingt-deux ans, fort d’un succès qu’il considérait comme légitime, il avait publié son premier roman : une bombe dans l’univers très fermé de la littérature dite « sérieuse ». Engouement immédiat du public et des éditeurs, séances de dédicaces, entretien avec les meilleurs journaux. La critique et ses pairs l’avaient porté aux nues, l’Académie mangeait dans sa main. Son succès l’avait grisé : à trente ans, treize autres œuvres (romans, nouvelles, recueils, poésie, théâtre) avaient nourri sa réputation et son orgueil. La littérature mondiale lui ouvrait les bras. Puis il s’était mis à lire. Intensément.

Très vite, son appartement avait croulé sous les volumes au papier craquant, aux couvertures de cuir, aux reliures savamment dorées : il adorait les beaux objets, mais ses goûts le poussaient également à s’arrêter chez d’obscurs bouquinistes pour acquérir, contre quelques pièces, des ouvrages d’occasion d’apparence miteuse. Il lisait tout, et sans ordre : de la Divine Comédie à Ramuz, de Umberto Eco à Robert C. Wilson, en passant par le Silmarillion, Edmond Rostand, Masaoka Shiki et les Lettres de mon Moulin. Une inclination particulière le poussait vers les ouvrages anglais dits « pour enfants » : les œuvres de J. M. Barrie et de L. Carroll étaient sources d’inépuisable émerveillement. Peu à peu, il avait cessé d’écrire de la fiction. La critique l’attirait : devenu la bête noire des auteurs, il jouissait d’un pouvoir grisant et pervers. Il était Dieu.

L’objet métallique tournait toujours dans sa main. Sa grande gueule allongée, argentée et terrifiante, le lorgnait, l’appelait – bientôt. Mais les pensées ne le laissaient pas en paix.

Un soir d’automne, tout avait basculé. Il avait ouvert un livre. À l’idée de plonger à nouveau dans les pages qu’il aimait tant, il frissonnait d’impatience – de désir. Les mots étaient un corps nu, et ses yeux caressants l’éveillaient, le grisaient. Lire était pour lui l’acte d’amour suprême : s’abandonner dans l’étreinte d’un autre, dans les pensées d’un autre et, un instant, disparaître tout entier. Lire était plus vital que respirer ; lire lui permettait de se sentir vivant. Réellement. Alors, il lut. Puis s’arrêta. Fronça les sourcils. Là où, ordinairement, l’ivresse de la découverte – de la redécouverte – d’un texte le saisissait, il n’y avait rien. Dans son esprit, les phrases sonnaient creux, vides. Pourtant, il les comprenait, c’était indéniable. Seulement, il ne les lisait pas : elles étaient en lui. Il se les rappelait. Par cœur.

Dans un claquement sec, il referma le volume. L’Enchanteur, Barjavel. Les mots dansaient devant ses yeux, dans un ordre parfait. Et de mémoire, il parvenait désormais (fait intriguant) à réciter de tête l’ouvrage dans son entier. Du début – Il y a plus de mille ans vivait en Bretagne un Enchanteur qui se nommait Merlin… – à la fin – Au centre de l’île a poussé un pommier. Un sentiment étrange l’envahissait. Sur une pile, il attrapa un autre volume : Süskind, Le Parfum. Hésitant, il convoqua la fin de la page cent-septante-deux – …un parfum angélique, si indescriptiblement bon et si plein d’énergie vitale que celui qui le respirerait serait ensorcelé… – et ouvrit le livre, les mains moites. Les mots étaient les mêmes, exactement. Alors la peur le saisit. C’était impossible. Se souvenir comme ça… certes, il avait lu l’ouvrage un nombre incalculable de fois, mais rien n’expliquait… Il tremblait. Défaillait. La lecture avait pris une telle place dans sa vie et à présent… à présent… s’il connaissait tout par cœur, il n’en resterait rien. Aucun frisson ne viendrait plus. La soirée se déroula, accablante : il réussissait chacune des épreuves qu’il s’imposait, et était capable, à son plus grand désespoir, de réciter aussi bien Homère que Proust, Conan Doyle, Sôseki, Tagore ou Chateaubriand. C’était affreux.

Il eut un sourire amer en se remémorant cette découverte, l’objet métallique toujours dans la main. Durant les mois qui suivirent cette étrange nuit, il jeta tous ses livres : à quoi bon les garder ? Ils avaient perdu toute utilité à ses yeux depuis que, privé des joies de la lecture, il était réduit à tourner des pages stériles, pendant que son esprit imposait de lui-même les phrases qu’il aurait préféré déchiffrer avec délice. Autant les faire disparaître. À présent muni d’un exceptionnel don, il citait à l’envie des paragraphes entiers – Dumas, Stoker, García Márquez…–, provoquant admiration et jalousie.

Personne n’a compris, songea-t-il avec amertume. Quelle utilité de voguer de mémoire sur le lac de Lamartine, d’embarquer dans un baleinier de Melville, ou d’assister aux intrigues de cour du Genji ? À quoi bon connaître, sans lire ? Oui, cette connaissance – et il mettait dans ce mot tout le mépris amer du désespéré – ne lui apportait rien, si ce n’est le sentiment écœurant d’être un vulgaire perroquet. Il faut en finir.

Il se leva. La décision avait été prise rapidement, avec une froideur calme. Comment détruire ce qui était en lui, cette sorte de bibliothèque mentale qui le rongeait ? Ces pages intérieures, ces mots détestés qui l’habitaient, sans qu’il puisse les découvrir, puisqu’il les connaissait déjà ? La réponse était assez simple : il faut y mettre le feu. L’objet métallique se leva, à hauteur de sa tempe. Oui, tout brûler, dans un feu violent et purificateur. Faire disparaître la cause de ses tourments. Il appuya le canon contre sa peau. Pressa la détente.

*   *   *

Le corps gît par terre, dans une grotesque contorsion. Meurtrière, la balle a traversé le crâne pour venir se ficher dans un mur blanc. Il n’y a pas de sang sur le sol. Juste des centaines de pages dont les bords brûlés rougeoient encore. Par endroits, le papier est déchiré : un cercle parfait et noirci. L’impact d’une balle. Çà et là, on distingue encore des mots, reliquats de proses ou de poèmes.

L’homme est mort. Les textes qui l’emprisonnaient s’envolent dans la pièce et se consument lentement.

Magali Bossi