Aujourd’hui, nous continuons notre périple à bord du bus 678. Si vous n’avez pas suivi le début de l’aventure, pas de panique ! Courez lire le premier article ici et prenez le bus en marche !

Face caméra

Le réalisateur Mohammed Diab traite de ce grave sujet qu’est le harcèlement sexuel avec une très grande délicatesse et un immense respect du corps et de l’image de la femme. En effet, aucune scène de violence dite « gratuite » n’est projetée. Les moments d’agression sont réalistes et poignants, certes, mais très courts et filmés le plus souvent en plans-séquences larges, et non en gros-plans, lesquels sont utilisés habituellement pour focaliser l’attention du spectateur sur la victime ; un plan indécent dans une circonstance comme celle-ci. De cette manière, il soustrait complètement le film à toute espèce de pathos. La femme est enfin vue comme un être humain victime de la barbarie d’autres êtres humains et non comme un objet fragile ou hors-norme parce que féminin. Mohammed Diab, lors d’une interview pour le journal Comme au cinéma, avait d’ailleurs déclaré : « Ma plus grande peur était d’écrire un film sur les femmes avec le regard d’un homme »[1]. S’il ne la place pas en position de coupable mais de victime, il n’en fait pas une victime lisse et passive. Contre ses agresseurs, elle trouve le moyen de se défendre – plus ou moins légalement… Dans ce long-métrage, la femme est plurielle mais aussi singulière et le réalisateur n’hésite pas à faire ressortir sa singularité lors de scènes de disputes, comme celle qui survient quelques minutes avant la fin, entre Faysa, Seba et Nelly. La première, sur un escalier, reproche aux deux autres, en contrebas, d’attiser les convoitises avec leurs vêtements outrageusement féminins, leur fougue et leur manque de retenue. Sa position physique peut rappeler celle d’un juge élevé sur son siège, condamnant de toute sa hauteur les crimes des accusés. Seba et Nelly, en position physique inférieure mais supérieures en nombre, ripostent par une attaque contre le voile et les pratiques dont use Faysa et qu’elles jugent rétrogrades. Le combat semble inégal mais elles sont en fait toutes face au même désarroi. Chacune tente de rejeter la faute sur les autres pour sortir sa tête de l’eau et retrouver un semblant de parti-pris, d’avis personnel. Le spectateur peut alors découvrir une autre facette de ces trois personnages. Le réalisateur les montre agressives dans leur angoisse et leur fragilité. Elles tendent à se désunir dans le moment où elles devraient le plus rester soudées. La violence des hommes parvient à leur faire oublier qu’elles sont égales devant leur souffrance. Par cette scène, Mohammed Diab soulève un autre problème que celui des sévices dont elles sont victimes, un problème interne au groupe féminin : la dissociation d’un ensemble causée par la perte de repères.

Un mot si polysémique pour une souffrance si solitaire…

Le mot qui est utilisé dans le film pour désigner les agressions dont sont victimes les différentes protagonistes est taharrosh ou taharrosh ginsiy. Ce terme arabe veut littéralement dire « viol de l’identité » mais possède un grand nombre de significations qui varient entre « drague », « tournante » et « harcèlement sexuel », allant jusqu’à « viol ». L’ambiguïté de ce mot est présente tout au long du film. Mais tout d’abord une petite explication théorique s’impose. Le taharrosh ou taharrosh gamea désigne plus précisément un viol collectif – gamea signifiant littéralement « tout le monde » – et organisé en trois cercles. Le premier cercle viole une jeune femme, le deuxième regarde et prend des photos ou des vidéos et le troisième fait en sorte que personne ne puisse venir au secours de la victime. C’est encore une pratique courante dans de nombreux pays arabes et une méthode d’intimidation très utilisée par le Groupe État Islamique. Elle a néanmoins connu un phénomène « d’exportation » au mois de janvier 2016, lors des viols collectifs perpétrés à Cologne. Le grave problème de société qu’elle crée s’étend au-delà des séquelles des victimes. En effet, étant donné qu’elle est monnaie courante au sein de l’EI, la population occidentale a tôt fait de rapprocher « Groupe État Islamique » d’« Islam » et « Islam » de « musulman ». Le lien est immédiatement fait entre les viols collectifs actuels et ceux commis lors des conquêtes et autres razzias antiques… en oubliant bien vite qu’ils sont sensiblement les mêmes que ceux exécutés par les Croisés ou, plus tard, par les colons européens du 19ème siècle. S’en suivent évidemment les phénomènes de ghettoïsation, de racisme et d’amalgame que nous ne connaissons que trop bien. Le combat de Mohammed Diab se situe aussi à ce niveau-là. Attardons-nous au dessin des trois personnages féminins.

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Trois femmes si différentes et au fond si semblables

Faysa est une femme voilée dont les fréquentations masculines volontaires se résument à son mari et aux clients du guichet où elle travaille. Elle est vêtue de robes ou de pantalons extrêmement larges qui couvrent toutes ses formes. Elle rase les murs dans la rue et baisse les yeux dans le bus.

Seba, quant à elle, ne porte pas le voile et laisse ses cheveux longs retomber sur ses épaules. Elle s’habille de manière féminine et exerce son métier d’artiste sans contrainte d’aucune sorte. De plus, elle dispense des cours de self-défense où elle rencontrera d’ailleurs Seba.

Nelly, enfin, ne porte pas non plus le voile et suit une mode plutôt « passe-partout », revêtant de simple jeans et des t-shirts ni trop larges, ni trop moulants. Comédienne débutant dans le stand-up, elle est ce que l’on appelle une « tête brûlée ». Elle ne recule devant rien, et n’hésite pas, au risque de perdre sa place de démarcheuse téléphonique, à raccrocher l’appareil au nez d’un client trop entreprenant.

Trois portraits, trois destins et pourtant, un même problème. De cette manière, Mohammed Diab donne la preuve tangible que le taharrosh gamea n’est en aucune façon un fait de société, de milieu économique ou de pratique de la religion. Il ne relève pas non plus de la responsabilité des victimes car, qu’elles s’habillent de manière « provocante » ou au contraire, qu’elles se voilent intégralement, qu’elles évitent le regard des hommes ou qu’elles les fréquentent régulièrement et sans complexe, elles sont toutes exposées au même danger, toutes menacées par le même fléau. Il n’est pas le fruit d’une frustration face à une religion trop présente ou d’un désir exacerbé par une féminité trop affichée. Il est le résultat d’une attitude et d’une pensée en complète contradiction avec les droits de l’homme, une conduite intolérable et qui doit impérativement être punie par la loi.

L’homme est un loup pour l’homme

L’ambiguïté du terme taharrosh est liée au traitement des personnages masculins du film. Ils adoptent presque tous une position peu claire quant aux agressions dont sont victimes les trois jeunes femmes. Ils les banalisent en parlant de « drague » ou de « flirt » mais en ne touchant jamais au tabou des mots « viol », « attouchement » ou « harcèlement ».

Le premier qui apparaît est Adel, le mari de Faysa. Par ses opinions primaires et rétrogrades, il plante clairement une toile de fond des plus arriérées et obscurantistes en ne cessant de rappeler à son épouse la raison première et unique de leur mariage : le sexe. Ce n’est définitivement pas auprès de lui qu’elle pourra trouver le secours dont elle a besoin. Il semble par ailleurs être violent, tant dans ses propos que dans ses gestes. Il fait reposer toute la responsabilité de la maison et de la famille sur sa femme. À la fin du film, il agresse lui-même une femme dans le bus en lui faisant « le coup du citron »[2] et est blessé par cette dernière, qui utilise la technique infaillible de Faysa : un canif planté dans l’aine. Adel représente donc l’homme peu éclairé et conservateur, tyran de sa femme et prêt à utiliser la religion et le Coran pour justifier n’importe laquelle de ses répréhensibles actions. Le harcèlement sexuel se borne pour lui à une drague un peu pesante.

Vient ensuite le mari de Seba, Sherif. Lors de l’agression collective de son épouse à la sortie d’un match de football, il s’éloigne d’elle et ne parvient pas à laver la honte qu’il porte sur lui. Sur lui ? Pas si sûr… On ne distingue pas réellement si le dégoût qu’il ressent est à l’égard de Seba ou vis-à-vis de lui-même. Au commencement, il ne parvient pas à lui dire ne serait-ce qu’un mot de réconfort et parle de « souillure », mais à la fin, il se repent sincèrement – mais un peu tard – du mal qu’il a pu faire à sa femme et du manque de courage dont il a fait preuve face à sa détresse. Il ne se pardonne pas de n’avoir pas su la protéger. Il ne réagit pas, dans un sens ou dans l’autre, à la colère de Seba. Il ne la blâme ni ne la soutient, il se contente de garder le silence. Attaharrosh al ginsiy reste terré tout au fond de sa gorge.

Le troisième personnage masculin de l’histoire est Omar, le fiancé de Nelly. Il travaille dans une banque mais voudrait se consacrer entièrement à sa passion : la scène. On peut distinguer sans peine la voix de Mohammed Diab derrière le visage du fiancé, qui se retrouve désemparé face à l’agression de Nelly. Il commence par la soutenir et emmène au commissariat le camionneur coupable. Il l’encourage même à porter plainte pour agression sexuelle. Au fil des jours, pourtant, il ne se sent plus si sûr de vouloir poursuivre la procédure et demande à mots couverts à sa compagne de retirer sa plainte. L’honneur des deux familles en dépend. S’ils veulent avoir l’argent pour se marier, ils doivent oublier et reprendre une vie normale. Pour lui, le terme de taharrosh ginsiy garde sa signification violente mais il n’est pas tout de suite prêt à l’accepter. À la fin du film, il brise le carcan qui le lie aux conventions de son milieu et crie, en plein tribunal, que Nelly ne retirera pas sa plainte. Il la regarde dans les yeux et accepte de partager sa souffrance, de porter avec elle le lourd fardeau qui l’accable.

La dernière figure masculine est sans doute la plus complexe, c’est celle du commissaire Essam. C’est vers lui que se tourne Nelly lorsqu’elle veut porter plainte. C’est aussi lui qui est en charge de l’affaire du bus 678, moyen de transport devenu dangereux pour les hommes, qui risquent fort de perdre tout espoir de descendance s’ils s’aventurent un peu trop près de certaines passagères… C’est donc lui qui est le lien mais aussi le point de rupture entre les deux parties du drame. Il tente de dissuader les trois jeunes femmes non seulement de recommencer, mais aussi de poursuivre leurs agresseurs. Il invoque la question de l’honneur personnel et de la réputation familiale, il promet de fermer les yeux sur leur « moyen de défense » en échange du retrait de toutes les plaintes et surtout, il les assure de l’inutilité de leurs revendications, qui resteront sans réponse et sans considération. Il veut les convaincre de l’absence de bien-fondé de leur souffrance. Lorsqu’il s’adresse aux agresseurs blessés, pourtant, il n’est pas tout à fait à l’aise et ne prend pas vraiment leur parti. Il les désapprouve et leur reproche leur conduite mais de manière peu assertive. Quand il ramène le jeune homme qui suivait Faysa dans la rue, il le sermonne devant sa mère et lui intime l’ordre de ne pas recommencer. Seba, après avoir coupé ses beaux cheveux, vient se dénoncer au poste pour toutes les agressions sur des hommes ayant eu lieu dernièrement dans les bus et dans les rues. À ce moment, Essam vient de perdre sa femme en couches et se retrouve seul avec son nouveau-né… une petite fille. Bouleversé par cet événement qui lui fait prendre conscience de la longueur incertaine de la vie et des comportements, des mots malheureux que l’on regrette à jamais, il choisit de laisser partir la jeune femme et la gratifie d’un geste compatissant, presque amical sur l’épaule. Il semble avoir choisi la voie à suivre, celle de la solidarité envers les femmes. Comme Mohammed Diab, ses yeux ont été ouverts grâce à une femme et le chemin sur lequel il s’engage est bien celui du féminisme.

Suite et fin dans le prochain numéro !

Références :
Les femmes du bus 678, Mohammed Diab (2011)

[1] http://www.commeaucinema.com/interviews/les-femmes-du-bus-678,227641

[2] http://www.critique-film.fr/les-femmes-du-bus-678-2/