Chaque lundi, REEL vous offre dans ses pages numériques un éditorial. Tribune d’expression, cette chronique a souvent un pied dans l’actualité la plus immédiate. Elle reflète les opinions de son auteur(e), que la Rédaction s’engage à publier sans forcément toujours les partager.

[youtube_advanced url= »https://www.youtube.com/watch?v=My75Zd3RlYQ « ] Littérature : question existentielle… – 1ère partie

Dans le calme ronronnant d’une bibliothèque, ELLE et IL poursuivent leur quête ardue. Leur mission ? Trouver une définition à l’identité de la LITTÉRATURE.

(Les cerveaux chauffent.)

ELLE (dans un éclair de génie) : Et si on se posait la question autrement !
LUI : Qu’est-ce que tu veux dire par-là ?

ELLE : Ben… est-ce qu’on ne pourrait pas s’intéresser à la postérité ? Je veux dire par là qu’on pourrait définir ce qui fait partie de la littérature par rapport à la résonnance qu’elle a ?

LUI : D’accord, mais… tu entends quoi par résonnance ? Est-ce qu’on parle d’un impact esthétique, d’une valeur intrinsèque à une œuvre ? Ou alors est-ce qu’on observe l’impact économique, ou encore celui sur le lectorat ?
ELLE : On pourrait dire qu’il faut un peu de tout ça à la fois…
LA LITTÉRATURE : Attention, danger ! Vous vous aventurez sur un terrain glissant !
LUI et ELLE, en chœur : Comment cela ?

LA LITTÉRATURE : Je prendrai deux exemples. D’abord, un prix Nobel de littérature : le poète suédois Tomas Tranströmer. On peut dire que sa poésie a une portée esthétique : travail novateur sur la métaphore, force des images, simplicité de la langue, détachement de toutes influences… il a révolutionné la poésie de son pays. Mais question impact économique, ça se discute : très connu en Scandinavie, il était totalement absent d’autres scènes littéraires, et pas du tout traduit en français, par exemple. Le fait qu’il ait obtenu le Nobel a peut-être augmenté sa renommée (aujourd’hui, il est lu et traduit), mais cela n’a pas eu un impact énorme. Enfin, sur la question du lectorat, on ne peut pas dire qu’il soit encore beaucoup lu…
LUI : En effet… et l’autre exemple ?

LA LITTÉRATURE : À l’opposé, prenons Marc Lévy. Tout le monde sera d’accord pour dire que ses romans sont un énorme succès sur le plan économique et qu’ils sont lus par un grand nombre de personnes. Sur ces deux points (économique et lectorat), il a donc une forte résonnance. Mais peut-on pour autant dire qu’il apporte une nouveauté sur le plan esthétique ? Je n’en suis pas certaine.
LUI : Je vois ce que vous voulez dire… mais pourquoi parler de danger alors ?

LA LITTÉRATURE : On en revient au problème précédent : comment pouvez-vous juger la résonnance, sur quels critères ? Le fait que vous aimiez ou non ? Le fait que d’autres aiment ou non, achètent ou non, lisent ou non, étudient ou non ? Attention à la part de subjectivité de vos critères, les enfants !
LUI (un peu vexé) : Eh ! On n’est pas des enfants !
ELLE (le coupant) : Je suis d’accord avec tout ce que vous évoquez. Cela pose dès lors une autre question : comment fixer le corpus de ce qui rentre dans la littérature ? Quelles normes y donner ?
LA LITTÉRATURE : Là aussi, la question est vaste.

LUI (toujours vexé) : Ah ! Vous n’avez pas réponse à tout alors, malgré votre grand âge ! Pour rester dans cette question de la résonnance, on pourrait se demander QUAND une œuvre devient littéraire ?
LA LITTÉRATURE : Comment ça « quand » ?

LUI : Est-ce qu’une œuvre est littéraire dès le moment où elle est créée, ou à partir du moment où elle est lue ou écoutée ?

ELLE : Hmmm, c’est vrai… Et puis, si c’est dès le moment où elle est reçue, à partir de combien de lecteurs peut-on la considérer comme une œuvre littéraire ?
LUI : Tu as raison, là aussi, c’est trop difficile de fixer des critères…
ELLE : Peut-être que…
LA LITTÉRATURE : Tu penses à quelque chose ?

ELLE : Eh bien… est-ce que la littérature, ce ne serait pas ce qui est étudié à l’université ? Je veux dire, c’est là que sont ceux qu’on appelle les « littéraires ». Ce sont eux qui analysent et étudient la littérature non ? Donc, tout ce qu’ils n’étudient pas ne fait pas partie de la littérature ! CQFD !
LA LITTÉRATURE : Il me semble que tu vas un peu vite en besogne.
LUI : C’est vrai ! En limitant le corpus à ça, tu ne fais que consacrer des classiques !

ELLE : Pas seulement. De nombreux textes étudiés au sein de l’université n’appartiennent pas à ce qu’on appelle des « classiques » : il n’y a qu’à voir sur quoi travaille les post-colonial studies ou les études genres… on peut travailler sur des auteurs très contemporains (encore vivants et peu lus), sur des poètes oubliés, sur des écrits de femmes délaissés par la critique… il n’y a pas que des classiques ! Certaines universités étudient même aujourd’hui la fanfiction, en tant que phénomène écrit, social et culturel, ou encore des textes appartenant au mainstream, comme Twilight – dont certains s’intéressent à la traduction !

LA LITTÉRATURE : Je vois que vous commencez à mieux comprendre mon problème. Vous voyez que ce n’est pas si facile que ça de retrouver mon identité !

(Long silence gêné.)

LUI : Bon, on voit bien qu’on n’arrive pas à trouver un moyen de désigner ce qui fait partie de la littérature… si on prenait le problème à l’envers ?
ELLE : Que veux-tu dire ?
LUI : Étant donné qu’on est incapable de savoir ce qu’on peut inclure dans la littérature, pourquoi ne pas se pencher sur ce qu’on peut en exclure ?
ELLE : Comme une sorte de définition par la négative, tu veux dire ?
LUI : Exactement !
LA LITTÉRATURE : Ce n’est pas une mauvaise idée ! Comment comptes-tu procéder ?

LUI : Notre première définition – qui a échoué – consistait à dire que la littérature était forcément écrite. Commençons par regarder ce qui, parmi ce qui est écrit, n’est pas de la littérature. Par exemple, on peut d’ores et déjà exclure les panneaux sur les routes, tout ce qui concerne par exemple la posologie, ou encore les modes d’emploi…

ELLE : D’accord, mais sur quels critères tu te bases pour les exclure ? Et où sont les limites ? Que fais-tu des essais, traités théoriques et tout ce qu’on nomme couramment « littérature secondaire » ? Pour toi ce n’est pas de la littérature ? Pourtant, on emploie bien ce terme, non ?
LUI : En effet… c’est compliqué.
ELLE : Continuons de réfléchir, hors du domaine écrit, peut-être qu’une solution s’offrira à nous.

LUI : D’accord. On pourrait alors écarter tout ce qui concerne les autres arts ou appartient, de manière certaine à un autre domaine ?
ELLE : Comme par exemple la danse, le cinéma, la musique ou encore la peinture ?
LUI : Exactement !

ELLE : Soit, mais pourtant, on peut employer les mêmes outils pour les étudier, non ? C’est ce qu’on fait par exemple avec le cinéma, au sein même du Département de français ici, à l’Université de Genève !

LA LITTÉRATURE : Sans oublier ce fameux prix Nobel décerné à Bob Dylan, alors qu’on aurait tendance à classer ce qu’il fait dans la musique !

LUI : C’est vrai, les frontières sont tellement floues entre les arts que, même comme ça, on ne peut pas définir la littérature…

(Silence gêné.)

LA LITTÉRATURE : Je crois qu’il faut se rendre à l’évidence, ma quête d’identité est encore loin d’être achevée.
ELLE : Oui, malgré toutes nos réflexions et toutes les pistes explorées, on est incapables de vous définir.
LUI : C’est vrai ! Il y a autant de définitions et de non-définitions que de personnes qui se sont intéressées au sujet.

LA LITTÉRATURE : Eh bien, je crois qu’il faut tout simplement dire que mon identité est en constante évolution – preuve en est avec ce Prix Nobel – et qu’il n’existera jamais de définition figée dans le temps. Tout va trop vite…

(Et elle s’envola, comme une page dans le vent.)

Magali Bossi et Fabien Imhof

Photo : © morguefile.com

Vous souhaitez en savoir plus sur les ébauches de raisonnements et les questions posées dans cet édito ? Voici une liste d’ouvrages et articles sur le sujet, qui nous ont aidés à poser ces pistes de réflexion, sans pour autant apporter de réponse claire à la question : qu’est-ce que la littérature ?

BARTHES, Roland, Essais critiques IV : Le bruissement de la langue, Paris, Éd. du Seuil, 1984.

BOURDIEU, Pierre, Les règles de l’art : Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Éd. du Seuil, 2000.

DAVID, Jérôme, « Agents littéraires et foires internationales du livre : premiers jalons d’une recherche en cours », in Études de lettres, n° 1-2 (« La circulation internationale des littératures »), 2006, p. 81-97.

DERRIDA, Jacques, ATTRIDGE, Derek « Cette étrange institution qu’on appelle la littérature », in DUTOIT Thomas, ROMANSKI, Philippe, [dir.] Derrida d’ici, Derrida de là, Paris, Galilée, 2009, pp. 253-292.

FOUCAULT, Michel, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », in Dits et écrits : I, 1954-1975, Paris, Quarto Gallimard, 2005, pp. 817-849.

GENETTE, Gérard, « Frontières du récit », in Figures II, Paris, Éd. du Seuil, 1975, pp. 49-69.

MORETTI, Franco, « Hypothèses sur la littérature mondiale », trad. R. Micheli, in Études de lettres, n° 2, 2001, p. 9-24.

SARTRE, Jean-Paul, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Gallimard, 1981.

WELLEK, René, WARREN, Austin, La théorie littéraire, trad. Jean-Pierre Audigier et Jean Gattégno, Paris, Éd. du Seuil, 1989.