Tandis que l’on fait disparaître le Bonhomme Hiver par le feu, la pièce Cendres revient sur nos fièvres et nos envies – des flammes de vie qui nous poussent parfois à la destruction. Au Théâtre des Marionnettes du 20 au 25 mars 2018.  

Cendres reprend l’idée répandue de l’auteur au peignoir long et rabiboché, isolé au cœur de sa fiction, prêt à ignorer les soubresauts de son estomac au prix d’une phrase flambant neuve. Mais la pièce, jouée durant le printemps de la poésie[1], se distingue rapidement par sa grâce, comme si chaque élément présent sur scène faisait allusion à un sonnet caché.

Il y a deux mondes, d’abord celui de Gaute, l’auteur, assis à son bureau avec quelques manuscrits épars. Il travaille à son œuvre Avant que je me consume en marmonnant des mots inaudibles en anglais, témoins d’un effort éreintant et d’une attention sans relâche. Ses cheveux gras et décoiffés lui donnent un air bougon, qui sera vite renversé par des lunettes rondes sur ses yeux rieurs, synonymes de bonhomie. Et puis, derrière lui, là où s’agitent, dans un premier temps, les marionnettes de tables, voici que s’ouvre son monde rêvé, son monde imaginaire protégé par l’écran de la fiction sur lequel l’on projette les phrases qu’il tapote sur son ordinateur.

En effet, dans le dos de Gaute, un hameau de petites maisons norvégiennes, que l’on a pendues au bout de fils, siège au-dessus de la colline et surplombe la maison du pyromane norvégien sévissant dans l’été 1978. Cette année est particulière. Gaute pousse ses premiers cris d’enfant dans l’une des maisons qui s’évaporent peu à peu sous le regard atterré des villageois.

Le pyromane répond-il à une loi profonde qui l’incite à brûler pour sentir naître en lui la chaleur de la vie ? Est-on simplement en train d’endurer sa folie ? Comment faire taire ce qui bout en nous, ce qui nous consume ? La pièce ne propose pas d’issue précise mais nourrit nos interrogations. Ce flou, nous le partageons d’ailleurs avec l’auteur, dont on vit chaque nouvelle idée par le biais des marionnettes s’affairant à l’arrière-scène. Ainsi, l’histoire du jeteur de feu s’entremêle avec celle de Gaute et de son père. Celui-ci ne semblait pas favorable à la destinée littéraire de son fils et il apparaît plutôt comme un père chasseur d’élans et de fumée de cigarette, aux côtés de son fils qui aligne cigarette sur cigarette devant son clavier et, qui est créateur d’animaux grâce à sa plume.  Nous pourrions voir là un parallèle avec le père pompier du pyromane, comme si les deux paternels s’affairaient à vouloir éteindre ce qui fait vibrer leurs jeunes garçons. Pourtant, ces idées ne se coordonnent pas forcément selon une logique congrue et évidente et, l’on se prend à penser que c’est peut-être un manque de compréhension de l’humour des Norvégiens lorsque le père de l’auteur, au visage exsangue, surgit sur des skis de compétition et brille par ses sauts périlleux. Ou peut-être aurait-on souhaité que la pièce assume d’avantage son orientation poétique et qu’elle dépasse cette impression superficielle d’imagination loufoque.

Soulignons que Gaute n’est pas hors d’affaire. Il subit tout autant les pannes d’écriture que les morsures fictives d’un dragon-loup immense qui le terrorise. Ces débordements, qu’il s’agisse du pyromane en train d’écouter du metal au rythme fêlé ou de Gaute qui tente de dialoguer avec les figures de son imagination, portent à notre connaissance – et c’est là que réside l’un des tours de force de la pièce – qu’il n’est pas aisé d’éprouver, de vivre la simplicité. Leur esprit semble manifester un besoin de résistance, comme s’il fallait être, de temps à autre, tout feu tout flamme pour se sentir accompli. Les brises printanières semblent vouloir chasser la complexité et nous invitent à nous laisser se faire guider, comme une marionnette.

Infos pratiques :

Cendres du 20 au 25 Mars 2018 au Théâtre des Marionnettes de Genève

Mise en scène : Yngvild Aspeli

Par la Cie Plexus Polaire
Avec Viktor Lukawski, Andreu Martinez Costa et Alice Chéné
Marionnettes: Polina Borisova, Sebastien Puech, Yngvild Aspeli, Carole Allemand, Sophie Coeffic

D’après le roman Avant que je me consume de Gaute Heivoll (traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud)

Photos : © C. Leroux et Y. Opdan

[1] Le Printemps de la poésie a lieu du 12 au 24 mars dans tous les cantons francophones de Suisse et également en région outre-Sarine. Il a pour but, entre autres, de souligner la présence de la poésie dans les différentes étapes de la vie, de rappeler ses fonctions et de rassembler les différents cercles sociaux sur un terrain commun. http://printempspoesie.ch/wordpress/le-projet-2/ (consulté le 21.03.18)