Certaines pièces vous mettent dans un état second. Louise Augustine de Nadège Réveillon, mise en scène par Isis Fahmy au Poche fut de celles-là pour moi.

On attend tous quelque chose de différent quand on va au théâtre. Selon l’heure, l’humeur, la saison ou le compagnon. On va au théâtre pour rire, pour pleurer, pour réfléchir, pour penser, pour parler, pour se cultiver, pour rêver, pour s’émerveiller, pour s’évader, pour s’oublier, pour se (re)poser. Ou simplement pour le plaisir de marcher dans les rues de la ville le soir, quand elle n’appartient qu’à soi et qu’il n’existe que soi, absorbé dans ses pensées.

On pourrait croire qu’être spectateur c’est être passif, que la pièce nous est donnée, qu’on l’attend, qu’on l’entend, qu’on ne doit pas s’intéresser mais être intéressé. Mais c’est plus que ça. Il faut prêter attention, prêter son attention, prêter sa voix, son corps, son cœur. Le temps de la représentation, tout ça ne nous appartient plus, on n’est même plus individu, on est le public. On nous le rendra après, gros de quelque chose de neuf peut-être, de lourd, de précieux, de quelque chose d’autre, quelque chose de l’autre. Le temps de la représentation, on se prête, on n’est plus à soi. Alors comment savoir si la représentation, la pièce, est réussie ? Doit-elle répondre à nos attentes ? La pièce est-elle mauvaise parce que je n’ai pas ri ? Non. Elle doit capter notre attention, celle qu’on lui prête, elle doit la mériter en la faisant sienne. La réussite d’une pièce se mesure au cadeau qu’elle me rend en plus de ce que je lui ai prêté : un beau souvenir ; un instant d’émerveillement ; un rire, une larme, une émotion ; un moment d’intensité ; une pensée profonde ; une impression, une marque indélébile ; un sentiment de sérénité, de calme.

Pour ça, pour moi, Louise Augustine, telle qu’elle a été montée au Poche, est réussie. Il serait facile de s’arrêter à l’étiquette que porte la pièce : dans la nouvelle programmation du POCHE/GVE, au sein du Sloop2 – ce nouveau format qui associe des textes « qui vont bien ensemble » – qui propose quatre pièces sur le thème de « la femme en lutte », chacune écrite par quatre femmes et mise en scène par quatre femmes, toutes interprétées par les quatre mêmes femmes. Le féminisme a le vent en poupe, il a aussi ses détracteurs ; sur un sujet si vaste et si complexe, chacun semble avoir sa certitude, chacun se targue de détenir la vérité et se donne le droit de l’imposer : sur quoi allais-je donc tomber ici ? En entrant de la salle, je dois dire que je me méfiais ; mais puisque j’étais là, il fallait bien que je fasse cet effort du spectateur dont je parle plus haut. Et la magie a fonctionné. J’ai été complètement happée, hypnotisée.

La raison à cela est simple : il y a une vraie cohérence, un mimétisme presque, entre le texte, le jeu des actrices (Jeanne De Mont, Michèle Gurtner, Rébecca Balestra et Océane Court) et le dispositif scénique. La répartition du texte entre les quatre actrices, chacune jouant une nuance, une interprétation possible du personnage, met en valeur le texte, dans une répétition obsédante. Pour encore appuyer cette spirale obsessive – celle-là même dans laquelle Louise Augustine se trouve, d’où le mimétisme – un dispositif scénique ingénieux a été mis en place : une corde, reliée à des caisses de résonnance, sépare la scène de la salle. Les actrices l’utilisent pour créer un rythme, tapant ou tirant sur la corde, chacune d’une manière subtilement différente, le regard toujours tourné vers le public – on ne peut pas y échapper, il nous attire et nous aspire lui aussi. Et ce rythme qui suit celui du texte et de leur voix, passant de la monotonie au crescendo, nous entraine encore. Le reste du décor est sobre, les actrices portent des costumes de la même couleur beige – la camisole de force de l’hystérique – il est donc facile de se laisser hypnotiser par la voix des jeunes femmes et le jeu de leurs mains sur la corde : et dans cette spirale folle, l’on rejoint Louise Augustine.

Finalement, j’avais tort de m’inquiéter : cette pièce n’est pas le reflet d’un féminisme moralisateur brutal, mais bien le portrait d’une femme, coincée dans son propre corps, dans son traumatisme, déchirée entre la volonté de correspondre à une image (la parfaite hystérique), d’être au centre de l’attention et celle d’être elle-même, de se libérer de l’oppression du regard de l’autre. Un individu meurtri, abîmé, opprimé dont la lutte pour trouver sa place dans le monde nous touche, que nous soyons homme ou femme.

Anaïs Rouget

Infos pratiques

Louise Augustine de Nadège Réveillon, mise en scène par Isis Fahmy, avec Jeanne De Mont, Michèle Gurtner, Rébecca Balestra et Océane Court. Du 11 janvier au 7 février 2016 au Théâtre Poche GVE.

http://poche—gve.ch/events/grrrrls-monologues/