Incertaine, la nuit avance sans avancer. Elle lutte avec le matin. Laissera-t-elle les hommes dans l’obscurité ? Jusqu’au 4 avril, la Comédie proposait Où en est la nuit ?, relecture du Macbeth de Shakespeare. Mise en scène par Guillaume Béguin, une pièce violente et hallucinatoire.

Suis-je une spectatrice rêvant qu’elle est Macbeth… ou Macbeth se rêvant spectatrice ?

Librement inspirée d’une parabole chinoise[1], jamais question ne m’a parue convenir si parfaitement à un de mes ressentis. Devant Où en est la nuit ?, j’ai vécu le dernier degré de l’illusion référentielle – celui où, au bord de la folie, on perd son identité. Dans mon dos, la grande salle de la Comédie bruissait de murmures. J’étais là, tout devant : rang 1, place 1. Seule, au milieu d’une rangée vide… comme le régicide Macbeth, face à sa cour. Lumières éteintes, l’illusion a commencé. Dans un ordre halluciné.

Macbeth, ou la folie du règne

Je peux bien l’avouer : je connais très mal Shakespeare – et Macbeth, par conséquent. Aussi, se trouver télescopée dans la relecture violente qu’en font Guillaume Béguin et la Cie De nuit comme de jour était plus que déroutant. Plantons d’abord l’intrigue de Shakespeare – et vous m’excuserez de développer, si vous êtes des adeptes du dramaturge.

Macbeth est une tragédie, une histoire où rien ne va plus, où les dés sont pipés par le destin, où les hommes ont soif de sang et de pouvoir. De couronnes. Dans les landes brumeuses de l’Écosse du XIe siècle, trois sorcières rencontrent Macbeth et son ami Banquo. Tous deux servent dans l’armée du roi Duncan et rentrent de bataille. À Macbeth, thane[2] de Glamis, les sorcières prédisent qu’il deviendra thane de Cawdor… mais aussi roi. Et à Banquo, que sa lignée montra sur le trône.

Le destin prend des chemins tortueux : un envoyé du roi annonce à Macbeth qu’il est promu… thane de Cawdor, justement ! Duncan, décidant de passer la nuit au château de Macbeth pour fêter les victoires, hâte sans le savoir sa propre fin. Poussé par sa femme, Macbeth poignarde le roi à la faveur des ombres. Le lendemain, on trouve le cadavre et les gardes, que l’on accuse du meurtre. L’héritier du trône s’enfuit, craignant pour sa vie… et Macbeth devient roi. Comme tout est facile.

C’est l’escalade. Refusant que la descendance de Banquo lui vole le trône, Macbeth veut faire assassiner son ami et le fils de celui-ci… mais le garçon s’enfuit. Seul le fantôme de Banquo reviendra hanter son meurtrier. Macbeth jouit malgré tout de son pouvoir, se pensant protégé par une prophétie irréalisable : nul homme né d’une femme ne le tuera. Mais la folie le ronge, et ronge sa femme qui se donne la mort. L’héritier du trône, fils de Duncan, et ses partisans pactisent depuis l’Angleterre, avant de lancer leurs armées sur l’Écosse. Acculé, Macbeth mourra sous les coups de Macduff – homme né par césarienne, sans être sorti naturellement d’une femme. Rideau.

Macbeth, ou la furie vengeresse

L’intrigue posée, tout devient évidemment plus clair. Pourtant, sur le moment, je n’en menais pas large. En bonne relecture, Où en est la nuit ? tourne autour de son modèle, l’effleurant pour mieux le repenser. Le titre en apprend beaucoup sur les intentions de Guillaume Béguin. Il est issu d’un dialogue entre Macbeth et sa femme :

Macbeth :                      Où en est la nuit ?

Lady Macbeth :            Elle commence à lutter avec le matin.

Cette lutte de la nuit et du jour, c’est celle que livre Macbeth, déchiré entre ambition (nuit) et devoir (jour), meurtre (nuit) et remord (jour), royauté volée (nuit) et juste châtiment (jour). Avec cette question récurrente (où en est la nuit ?), prononcée tout au long de la pièce, Guillaume Béguin place son Macbeth sous le signe de la folie régicide, de la culpabilité hallucinée… et le thane prisonnier nous entraîne avec lui, dans un jeu juste et violent.

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Pour rendre au mieux la folie du héros, trois procédés se complètent. Tout d’abord, un découpage particulier du texte : une grosse partie de la tragédie originale a été conservée, tout en s’émaillant de citations issues d’autres œuvres de Shakespeare (notamment les Sonnets). Béguin enferme ensuite résolument son Macbeth dans la spirale infernale du régicide. Pour rendre cette thématique, il égraine des références mythologiques : Où en est la nuit ? s’ouvre ainsi sur le récit onirique de la naissance du monde, d’après les mythes grecs. Terre et Ciel enfantant ensemble ; Ciel dévorant ses enfants ; Terre se vengeant en mettant dans la main de Chronos l’acier vengeur… comme Lady Macbeth le fera avec son époux. Au fil de la pièce, Macbeth se place donc sous le patronage de Chronos, régicide du roi Duncan – condamné à son tour à être défait de sa couronne et confondu dans sa traîtrise (on se souvient que Chronos est mis en échec par Zeus, son propre fils). Ici, tout est question de royauté et de parenté : Macbeth désire à la fois le trône et une descendance. Accédant au premier par l’assassinat, incapable d’avoir la seconde selon les prédictions des sorcières, il sombrera dans l’aliénation de son geste.

C’est là qu’intervient le troisième procédé mis en place par Guillaume Béguin : la scénographie. Comment rendre la folie, emporter les personnages et les spectateurs avec elle, et les laisser démunis, impuissants ? En créant un dispositif scénique fort : une « prison mentale » contre laquelle public et régicide se heurteront comme des papillons aveuglés. Cette prison, c’est d’abord l’espace qui la délimite : la scène est ainsi circonscrite entre un escalier démesuré et un écran transparent s’abaissant à l’avant-scène. Laissant deviner les silhouettes et entendre les mots, ce voile est celui de l’étrange, de la prophétie, du meurtre, de l’hallucination. C’est l’ambition dévorante qui attrape Macbeth lors de sa rencontre avec les sorcières ; c’est la violence qui le pousse à donner la mort ; c’est la tempête sous le crâne qui l’assaille devant l’horreur de son geste. Mais ce voile n’est pas uniquement un mur coupant l’esprit – c’est aussi un support pour les pensées tournoyantes de Macbeth. Grâce à un dispositif de projection, Guillaume Béguin fait apparaître sur cette paroi un ensemble d’images : bribes de dialogues, avertissements des sorcières, gros plans sur des visages… En temps réel ou en décalé, les projections court-circuitent l’intrigue, nous faisant entrer dans les méandres de l’esprit de Macbeth. Ingénieux, le procédé se double d’un habillage sonore : à vue, un guitariste produit en direct les sons dissonants, électriques, percussifs qui portent au niveau sonore la folie de Macbeth. Au moment le plus tendu, les cris des Érinyes vengeresses[3] ne sont pas loin – ce qui concourt au malaise physique général instauré par la pièce. Jeu sur l’espace, jeu sur la vue et sur l’ouïe, la scénographie de Béguin joue aussi sur les costumes, avec une confusion des genres déroutante : les sorcières portent des barbes et se mêlent par instants aux personnages, s’en vont, reviennent, dans un désordre maléfique. Comme les Moires des Grecs, elles tiennent entre leurs doigts les fils du destin de Macbeth.

Macbeth, ou le mal nécessaire

Au final, Où en est la nuit ? est une pièce qui m’a fait mal – « fait mal » et pas « fait du mal ». L’important est dans la nuance. La relecture qu’offre Guillaume Béguin est un dispositif qui, à mon sens, choque et blesse le spectateur. D’abord, par l’enchaînement confus de l’intrigue (qu’on semble percevoir toujours à travers le voile de l’hallucination) ; ensuite, par la surabondance de projections (qui paraissent comme autant de visions mortelles, entre réel et fantasme) ; enfin, par le désordre sonore (qui laisse percer les cris accusateurs des morts). L’esprit souffre, l’œil souffre, l’oreille souffre.

Faut-il pour autant déserter les landes d’Écosse et laisser Macbeth seul au milieu de la pièce, comme de nombreux spectateurs l’ont fait ce soir-là ?

Non. Non car, si Où en est la nuit ? est une pièce qui fait mal, agresse et perturbe, cette souffrance est nécessaire. Comment comprendre, autrement, la crise intérieure que traverse Macbeth ? Comment comprendre son ambition, sa trahison, sa folie – sa culpabilité ? Si Macbeth est un personnage fou, alors le public doit devenir fou. Si Macbeth est un héros qui souffre, alors le public doit souffrir avec lui. Si Macbeth est un régicide qui meurt, alors le public doit mourir avec lui. Voilà à mon sens le but de Où en est la nuit ? de Guillaume Béguin. Un mal nécessaire, un mal qui transforme.

Et moi, assise au rang 1, place 1, face à Macbeth dont la raison s’étiole, j’ai sombré avec lui. Merci.

Infos pratiques :

Où en est la nuit ?, d’après Macbeth de William Shakespeare, du 4 au 9 avril 2017 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Guillaume Béguin

Avec Véronique Alain, Julie Cloux, Caroline Gasser, Maxime Gorbatchevsky, Jean-Louis Johannides, Cédric Leproust, Julia Perazzini, Matteo Zimmermann, et Adèle Bochatay ou Robin Ventura en alternance

http://www.comedie.ch/ou-en-est-la-nuit

Photos : ©Steeve Iuncker

[1] Tchouang-tseu, « Le rêve du papillon », in : Zhuangzi, chapitre II, « Discours sur l’identité des choses ».

[2] Titre équivalant à celui de « gentilhomme », dans l’Angleterre médiévale.

[3] Déesses infernales et persécutrices, dans la mythologique grecque.