La vie est un songe, de Pedro Calderón, dans une adaptation très libre qui met le théâtre en abîme ? C’est jusqu’au 9 avril prochain au Théâtre du Grütli, avec Valentine Sergo et sa troupe.

Avec un Si tout est vrai, ne m’endors pas, on ne sait pas trop à quoi s’attendre, de prime abord. Deux femmes sont sur scène, comme en train d’effectuer encore quelques réglages. Puis les lumières s’éteignent. Valentine Sergo se tourne vers le public et lui explique que les comédiens sont en pleine répétition, pour interpréter une scène de La vie est un songe. Au fond de la scène, derrière un tulle, on assiste alors au couronnement de Sigismond (Osama Aljabri), qui étrangle une suivante. Si le spectateur est quelque peu dérouté par cette entame, il comprendra bien vite de quoi il s’agit : sous ses yeux se monte une création de la pièce. Durant 1h20, les comédiens débattent, essaient de trouver le sens profond du texte de Calderón, se demandent quelles scènes jouer ou non, quels personnages mettre en avant, font des essais, recommencent, testent plusieurs intentions, plusieurs manières d’interpréter… le tout dans un spectacle mêlant comique et tragique.

Trois niveaux de narration

Dans une mise en scène très sobre, pratiquement sans décor, Valentine Sergo parvient à montrer trois niveaux de narration dans Si tout est vrai, ne m’endors pas. Il y a d’abord la pièce de Calderón, dans laquelle on raconte l’histoire de l’accession au trône de Sigismond, prince héritier du royaume de Pologne, emprisonné dans une tour depuis sa naissance, à la suite d’une prédiction de l’oracle disant qu’il exercerait un règne tyrannique ou la mort serait reine. Il y a ensuite la mise en abîme du monde du théâtre puisqu’on assiste, « en direct », à la création de cette pièce, avec tous les désaccords qui s’ensuivent. Enfin, et c’est peut-être là la grande originalité de Si tout est vrai, ne m’endors pas, on assiste à une réflexion sur le conflit israélo-palestinien et, plus généralement, sur la liberté et les jeux de pouvoir.

Une pièce trilingue

Ce qui surprend immédiatement dans la scène du couronnement, c’est la langue. Le comédien interprétant Sigismond parle… arabe ! Osama Aljabri est en effet un comédien palestinien. Rassurez-vous, ses répliques sont surtitrées ou traduites par Rim Essafi. On peut dès lors se questionner sur la présence d’un acteur non-francophone. Durant la pièce, on comprend que dans La vie est un songe, il est question de jeux de pouvoir, de manipulation, mais aussi de liberté, de libre-arbitre. Si le rapport avec le monde du théâtre est assez évident, avec la mutinerie des comédiens contre la metteure en scène, ou les désaccords sur l’interprétation de la pièce, Valentine Sergo va encore plus loin. En invitant un comédien né dans un camp de réfugiés en Jordanie et vivant, aujourd’hui, dans un autre camp de réfugiés à Bethléem, elle choisit de donner un rôle à quelqu’un qui, justement, ne bénéficie pas, dans son quotidien, de cette liberté. En reprenant les thèmes chers à Calderón, cette interprétation donne donc un sens nouveau à cette pièce du 17ème siècle. En témoigne l’émouvant dialogue entre Osama Aljabri et Anne-Shlomit Deonna, d’origine israélienne, sur le conflit israélo-palestinien. Alors qu’elle veut s’excuser au nom de son peuple, sans bien sûr pouvoir le faire, le dialogue semble d’abord tendu. Puis les langues se délient, les émotions naissent et ils se mettent à pleurer. Il ne pouvait y avoir de geste plus fort. Osama remercie Anne-Shlomit. C’est la première fois qu’une Israélienne pleure pour lui. L’émotion est sincère, le public est touché.

Un mélange de comique et de tragique

Détrompez-vous toutefois, Si tout est vrai, ne m’endors pas n’est pas une tragédie, encore moins un spectacle larmoyant. Si les scènes de La vie est un songe, et des moments comme celui que je viens de citer sont émouvants et tragiques, on retrouve également des moments de franche rigolade. Les passages de discussions entre les comédiens, de débats, d’explications – on retiendra notamment la comparaison dessinée entre Œdipe et La vie est un songe, avec l’inimitable pouvoir comique de Jean-Luc Farquet – sont hilarants, tant ils paraissent décalés avec le propos de Calderón. Et pourtant, alors qu’on aurait facilement pu tomber dans une représentation totalement grotesque, il n’en est rien. La compagnie parvient à trouver un parfait équilibre entre tragédie et comédie. On est dérouté par moments, on a l’impression de ne pas comprendre où la pièce veut en venir. Et pourtant, au final, à travers les scènes jouées, les interprétations, les explications, les débats, Si tout est vrai, ne m’endors pas forme un ensemble extrêmement réussi, où tout a sa place. La pièce se conclut sur une chanson totalement loufoque, interprétée par Mateo Solari (qui joue également le père de Sigismond) et mettant en scène des animaux domestiques (un chat, un chien, un âne et un poulet), et ceci juste après un passage empreint d’une grande émotion. La réflexion sur le rapport entre libre arbitre, manipulation et jeux de pouvoir se développe donc par tous les biais, qu’on rie ou qu’on soit touché, qu’on chante ou qu’on dialogue.

Si tout est vrai, ne m’endors pas, c’est donc une sorte d’ovni théâtral, un spectacle tout sauf classique, pourtant inspiré d’une pièce qui, elle, l’est bel et bien. C’est un moment à la fois drôle et émouvant, parfaitement équilibré, qui propose une belle réflexion sur les rapports entre les hommes, sur les conflits, sur la condition humaine en général.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Si tout est vrai, de m’endors pas, librement inspiré de La vie est un songe de Pedro Calderón, du 24 mars 9 avril 2017 au Théâtre du Grütli

Texte et mise en scène : Valentine Sergo

Avec Osama Aljabri, Anne-Shlomit Deonna, Rim Essagi, Jean-Luc Farquet, Valentine Sergo et Mateo Solari.

http://www.grutli.ch/Spectacles/view/128#.WNet-mekKUk

Photo : © Isabelle Meister