4.48 Psychose. C’est le titre de la dernière œuvre de Sarah Kane, mise en scène au POCHE/GVE par Mathieu Bertholet, dans le cadre du Festival de La Bâtie, avec une interprétation magistrale de Rébecca Balestra.

4.48 Psychose. Voici un titre bien inquiétant, pour un spectacle intriguant. 4h48. C’est l’heure qu’a choisi Sarah Kane pour se suicider. Véritable lettre d’adieu, écrit dans la plus profonde détresse, ce texte permet à l’auteure de livrer au monde ses rages, ses colères, ses peurs… tous ces sentiments enfouis qui l’ont menée jusque-là. Un texte complexe, bouleversant, déjà monté à de nombreuses reprises, mais duquel il reste encore beaucoup à découvrir…

Dans cette mise en scène, Rébecca Balestra est entourée de danseurs et danseuses du Ballet Junior. Tous sont habillés de vêtements trop grands, qui cachent leurs bras et leurs mains. Peut-être pour ne pas montrer les mutilations subies, peut-être aussi par effet de mode… Sur une scène toute en longueur – l’orientation de la salle du POCHE/GVE a été tournée d’un quart de tour pour l’occasion – au plus près du public, accompagnée d’une musique angoissante, elle marche, d’un pas lent, d’abord seule, puis suivie et bientôt dépassée par les danseurs, l’un après l’autre. Elle traverse la scène comme son personnage traverse la vie : sans envie, sans énergie, avec pour seul but d’en atteindre la fin. Une fois arrivée au bout, elle recommence du début, encore, et encore…

Petit à petit, les mots accompagnent les gestes, et la performance de l’actrice prend toute son ampleur. Grandiose, bouleversante, virtuose… les adjectifs sont légion pour décrire sa prouesse. Le texte est complexe à jouer, tant on peut facilement être emporté par ses émotions et le jouer de façon larmoyante. Pourtant, c’est tout le contraire qui se produit. Loin de sa fragilité apparente, elle porte le texte avec une force incroyable. Sa voix d’abord, puissante, surprend et fait résonner le texte dans la salle, touchant le spectateur en plein cœur. Dans son regard se perçoivent tour à tour la détresse, la peur, la tristesse, la colère… autant d’émotions qu’elle parvient à transmettre au-delà des mots, donnant une dimension supplémentaire au texte, en lui donnant encore plus de force. Une performance majuscule de cette actrice de 28 ans, le même âge que Sarah Kane au moment de l’écriture de cette œuvre.

Il ne faut pas pour autant en oublier le texte, bouleversant à souhait. L’annonce est faite d’entrée de la manière et du moment de sa mort, en précisant même les doses de chaque médicament qu’elle prendra. Dans ce texte, on comprend surtout son mal-être, sa détresse. Elle égrène les raisons qui la poussent à une telle décision. D’où le sentiment de malaise que ressent le spectateur, devenu voyeur. Il n’y a plus d’intimité. Tout est dévoilé au spectateur, qui se sent mal à l’aise d’écouter et de regarder, mais qui ne peut pourtant s’en empêcher. Le corps et l’âme se séparent, impression augmentée par la déambulation des danseurs. On peut se reconnaître dans une part de ses peurs, de ses colères, de ses pensées… et c’est bien cela qui fait peur et qui bouleverse.

Dans sa mise en scène, Mathieu Bertholet choisit de faire intervenir le médecin, entité présente dans le texte, sans l’être réellement. Une petite explication s’impose ici. Le texte est écrit sans indications de mise en scène, sans didascalie. La part d’interprétation est donc grande. Ici, c’est le metteur en scène, debout au bout des gradins, qui prend le rôle du médecin et s’adresse par moments à la comédienne, donnant l’occasion au public de voir son visage, son regard, ses expressions. Le médecin ne comprend rien à la détresse de sa patiente. Il interprète tout de manière biaisée, sans voir le mal profond qui la ronge et les vraies solutions qu’il faudrait y apporter.

Enfin, c’est la présence des danseurs qu’il faut évoquer. Mathieu Bertholet s’entoure des membres du Ballet Junior pour cette mise en scène. Leur rôle ? Ils déambulent aux côtés de Rébecca Balestra, faisant parfois écho à certains de ses mots, la dépassant, l’effleurant parfois sans la voir, ayant envers elle, de temps à autre, un geste d’affection. Les interprétations peuvent être nombreuses : est-ce une métaphore de la vie, montrant que, même entourée, elle est restée complètement seule ? Sont-ils là pour accentuer la séparation entre le corps et l’âme, comme des morceaux de la protagoniste qui se seraient perdus, de l’amour qu’elle éprouve pour une personne qui n’existe même pas ? Ici, même le metteur en scène n’a pas la réponse : il a souhaité laisser ouverte la question…

On pourra peut-être regretter de ne pas avoir vu les danseurs exécuter plus de mouvements, d’un travail sur le corps à la danse, qui auraient sans doute apporté plus de dynamisme à la pièce. On regrettera peut-être aussi le temps passé avant les premières paroles, dans une déambulation qui peut faire penser à un défilé de mode. Mais au final, ce n’est pas ce que je retiens de 4.48 Psychose.

En sortant de la salle, on ne sait trop que penser de ce à quoi on vient d’insister. Tout le monde s’accorde à dire que le texte est magnifique, que Rébecca Balestra l’a porté avec une force étonnante et magistrale. Pourtant, on est mal à l’aise, on se sent mal, touché dans notre être. Et on ne sait pas si on apprécie ce sentiment ou non, ce qui nous fait nous demander si on a aimé la pièce ou non. Mais je crois que l’important est ailleurs. Pendant 1h30, on a été ému, on a réfléchi, on a été déboussolé, désorienté, on a ri par moments aussi… On est passé par diverses émotions, divers états d’âme. Une chose est sûre : on ne reste pas indifférent devant ce spectacle.

Infos pratiques :

4.48 Psychose de Sarah Kane, traduit par Evelyne Pieiller, du 11 au 16 septembre 2017.

Mise en scène : Mathieu Bertholet

Avec Rébecca Balestra et les danseurs du Ballet Junior : Adriano De Lima, Nathan Gombert, Olivia Hansson, Lisa Laurent, Philippe Renard, Esther Bachs Vinuela, Rafaël Sauzet

Production en partenariat La Bâtie-Festival de Genève,le Ballet Junior de Genève, POCHE /GVE

Photos : ©Samuel Rubio