À la Comédie, Myriam Boucris s’attelle à un thème complexe : celui de la marginalisation. Dans un diptyque subtil (Caillou et Les Visages cachés de ma ville 1), la Cie Tohu Wa Bohu emmène son public à la marge, là où les êtres se cachent.

Deux histoires qui thématisent l’exclusion et la marginalité, c’est ce que propose la Comédie jusqu’au 2 avril. La thématique questionne, interpelle, fait sourire ou met franchement mal à l’aise. Nés d’un projet au long cours, en collaboration avec des élèves du Secondaire I, Caillou et Les Visages cachés de ma ville se répondent, pour donner parole aux exclus de la société, de la cour d’école ou de la vie – à ceux dont on parle trop peu et qui parlent encore moins : SDF, fugueurs, migrants, prostitués, vieillards, souffre-douleurs…

Caillou, ou l’insecte musicien

Une scène – une décharge : vieilles roues, casseroles cabossées, ferraille en tout genre, cheni électrique… et un minuscule concertina, petit accordéon portatif aux origines vagabondes. Voilà la marge, le domaine des exclus. Dans ce décor, un vieux marginal sans domicile fixe (Peter Palasthy). Jour après jour, il trifouille, farfouille, cherche des trésors, des vieilleries, des ordures à transformer. Il construit. Son but ? Fabriquer un insecte musicien qui pourra rythmer les mélopées de ses souvenirs lointains – et l’emporter loin du monde. Mais soudain, comme souvent dans les histoires, tout bascule. Des adolescents caillassent le vieux : c’est la scène d’ouverture, violente, hurlante et effrayante. Les cailloux volent et le vieux s’effondre, inconscient. Mort ? Les jeunes s’égaillent comme des étourneaux. Tous sauf un (Mathieu Ziegler), qui revient sur ses pas. Secoue le vieux. C’est le début d’une étrange relation – une cohabitation. Le vieux et l’ado partagent plus qu’il n’y paraît : la solitude, l’exclusion, l’incompréhension face au monde. À ce duo s’adjoint une jeune fille (Isabelle Caillat) qui fuit une famille dissolue, la mort d’un père, la toxicité d’une mère. Comme le SDF, qui songe au pays qu’il a quitté (mais sans nostalgique car la nostalgie, c’est bon pour les biens-nés), l’adolescente traîne ses souvenirs éclatés – entre rêves et hallucinations. Tous les trois, ils donneront vie à l’insecte musicien, improbable sculpture.

La marge au centre

Caillou est une pièce atypique. D’abord, dans sa diégèse : l’histoire n’est pas clairement définie et laisse de nombreuses portes ouvertes. Qui sont les personnages, d’où viennent-ils, pourquoi sont-ils là ? Les réponses n’existent pas : on ne demande pas aux exclus de s’expliquer. Caillou fuit l’explicitation, la monstration, l’évidence, en faveur du processus de la suggestion : comme l’insecte musicien, cette construction de bric et de broc, le sens de la pièce s’assemble peu à peu, change, évolue, se contredit… pour se défaire et se reconstruire à nouveau.

Atypique, Caillou l’est ensuite par son dispositif scénique. Un amalgame d’objets (qui sera démonté à l’entracte, pour la deuxième partie) : voilà la marge. À cela s’ajoutent des projections. Sur les murs, aux quatre coins de la scène, projetées sur des draps tendus, les images dessinent le cadre de la marginalité, le « monde extérieur » qui vit en parallèle à celui des exclus. Cet habillage visuel se double d’un volet sonore – tribal, hypnotique. Perchés sur une structure-balcon installée côté Jardin, deux musiciens sont suspendus au dessus de la scène : elle chante, psalmodie, murmure ; il rythme, tape, syncope. À eux deux, ils travaillent sur des boucles sonores récurrentes, disant les souvenirs qui tournent, l’esprit qui vacille.

Mais c’est sa thématique qui fait de Caillou un objet si particulier : montrer la marge. Le geste est fort, puisqu’il s’agit de faire voir sur une scène, au centre d’un théâtre, au cœur d’une ville, les choses et les êtres qui se cachent normalement à la bordure. Sur les planches de la Comédie, c’est la marginalité qui se retrouve au centre, face au public… tandis que le « vrai monde », le monde des non-exclus est relégué aux frontières de l’espace scénique : ce sont les projections qui habillent Caillou, ou les voix qui s’élèvent depuis les coulisses. Si on ressort de Caillou sans vraiment savoir le fin mot de l’histoire, on vibre encore de scènes fortes – l’aphasie violente de Mathieu Ziegler, qui cherche les mots au milieu des grognements ; la folie douce d’Isabelle Caillat, endossant le rôle effrayant d’une mère, jouant avec son enfant-poupée ; le chant balkanique de Peter Palasthy, entre danse, transe et violence…

23.03 - Caillou (interne).jpg

Regards sur l’exclusion

Caillou ne serait qu’une bonne pièce parmi d’autres, si elle n’était pas sous-tendue par un projet ambitieux. Pour dire l’exclusion, Myriam Boucris et la Cie Tohu Wa Bohu se sont associés avec des élèves des Cycles de l’Aubépine, de Montbrillant, des Voirets, des classes du Centre de la transmission professionnelle et de l’École de la Passerelle. Au contact des gens de théâtre (acteurs, metteuse en scène, éclairagistes, etc.), ces élèves ont participé à des ateliers où ils ont réfléchi à l’exclusion, à ses scénarios, à ses illustrations. Tous, adolescents, enseignants et professionnels, ont embarqué dans une aventure humaine exceptionnelle, découvert et appris au contact les uns des autres. Créer ensemble un objet destiné à être présenter devant un vrai public, dans un théâtre reconnu, ne pouvait qu’enthousiasmer élèves et professeurs !

« [Au sein de ce projet,] les adolescents sont considérés comme des personnes potentiellement capables d’apporter une vision du monde, la leur, au thème impulsé – l’exclusion – par le détonateur de la pièce Caillou […]. Il y a en effet trop peu d’occasions pour nos adolescents de pouvoir accéder à une réelle place, une reconnaissance concrète, en dehors des murs circonscrits de leur cycle […]. Ces élèves manquent de se confronter au monde des adultes, au vrai : celui dans lequel il y a un espace pour la parole, dans lequel on peut faire entendre nos idées, nos frustrations, nos angoisses, nos joies, nos batailles, nos peines. »[1]

Les Visages cachés de ma ville 1 est une suite de scénettes thématisant la marginalisation : liée à la drogue, la vieillesse, la pauvreté, la saleté, au statut social ou familial… Les élèves ont créé leurs histoires, enrichies et combinées ensuite par les trois comédiens. Mentions spéciales pour la scène stigmatisant l’enfant de deux couples homosexuels (enfant biologique de deux d’entre eux, adopté par les deux autres), celle se déroulant dans un home pour personnes âgées ou le dialogue entre une femme voilée et des occupants d’un bus ! Entrecoupés de musique, ces tableaux dépeignent des situations de la vie quotidienne – ce qui fait prendre conscience que le rejet est omniprésent… surtout quand on n’y prend pas garde.

Un diptyque citoyen

Caillou et Les Visages cachés de ma ville 1 sont des pièces citoyennes et courageuses. Elles ont le mérite de mettre sur le devant de la scène ceux qu’on préfère ordinairement cacher. Par peur, par méfiance, par haine, par ignorance. Elles montrent qu’il ne suffit pas de fermer les yeux ou de détourner la tête devant le SDF, la junkie, la fugueuse ou les migrants pour les faire disparaître. Elles pointent du doigt sans moralisme surfait ou bien-pensance naïve – juste pour montrer, pour faire exister ce qui est caché. Pour conclure cette critique, je voudrais dire merci. Merci à toute la Cie Tohu Wa Bohu, aux acteurs, à la metteuse en scène, aux musiciens… et plus encore, merci aux élèves qui ont participé à cette grande aventure : si Caillou m’a séduite, Les Visages cachés de ma ville 1 m’ont emballée, me projetant dans une multitude de situations, vues par des regards différents. Qui a dit que le théâtre n’était pas un lieu pour les jeunes ? Sûrement pas moi. Vous avez prouvé que les adolescents avaient leur mot à dire et qu’il fallait les écouter. Merci et bravo.

Magali Bossi

Infos pratiques

Caillou et Les Visages cachés de ma ville 1, du 14 mars au 2 avril 2017 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Myriam Boucris

Avec Isabelle Caillat, Peter Palasthy et Mathieu Ziegler

Photos : ©Carole Parodi

[1] Témoignage de Loucine Dessingy, enseignante participant au projet, tiré du dossier distribué avant la seconde partie.