Lundi 09 mai. 12h15. Uni Mail. Salle MS180. C’est le cadre choisi par les organisateurs de Commedia pour laisser s’exprimer la performance de Margot Prod’hom, Le corps foucaldien, en préouverture du festival.

L’ambiance est feutrée, la salle presque plongée dans le noir. Seule une douce lumière éclaire les gradins, guidant les spectateurs jusqu’à leur place. Une fois tout le monde assis, les lumières s’éteignent, laissant place à la voix de Michel Foucault. C’est sur un extrait de sa conférence, presque intime, sur Le corps utopique, prononcée sur France-Culture le 7 décembre 1966, que démarre la performance.

Alors que Margot Prod’hom entre dans la pièce et s’assied sur une chaise, immobile, des photos d’elles défilent sur un écran blanc, en fond de scène, rythmée par la voix si particulière du philosophe, qui continue son exposé. Par moments, sa voix laisse place à la musique. Tous les sens des spectateurs sont alors convoqués: la vue, pour observer d’abord les photos, puis Margot qui se déplacera sur scène, l’ouïe, pour écouter la voix de Michel Foucault et l’envoûtante musique qui s’alternent, l’imagination enfin, pour faire le lien entre les éléments sonores, visuels, et le contenu de la conférence.

Le corps utopique, c’est un questionnement sur le rapport que chacun entretient avec son corps. « Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps. »[1] Michel Foucault n’aimait pas son physique. Il était pourtant contraint de vivre avec, faisant précisément corps avec lui. Toutefois, l’utopie permet de se distancier de son propre corps, comme le dit si bien le philosophe : « Mon corps, par la vertu de toutes ces utopies, a disparu. Il a disparu comme la flamme d’une bougie qu’on souffle. »[2] Le corps, ce double étrange dans lequel on est enfermé, tout en étant loin de lui. À part dans un miroir, on ne voit jamais son propre corps. On vit pourtant avec lui, en lui, à longueur de temps. C’est là tout le paradoxe du rapport à son propre corps, et bien plus encore… il faudrait toutefois de longues études philosophiques pour en déceler toute la complexité.

Alors, plus pertinente que toute explication, la performance de Margot Prod’hom permet de poser ces questions. Chacun y voit ce qu’il veut, y ressent ce qu’il peut. Ce double aspect du corps, à la fois proche et lointain, est exprimé par celui de la performeuse, qu’elle dévoile presque entièrement, mais aussi par les photos qui défilent au fond de la scène. Sur celles-ci, des parties de son corps, diverses positions se succèdent, pour montrer toute la complexité du corps humain. Le corps, il est aussi en constant changement. Il évolue. Pour le montrer, la performeuse l’enduit d’argile. Sa peau blanche devient noire, si bien qu’elle disparaît presque sur la scène, faisant, de fait, corps avec elle.

Dans une poésie corporelle, sans chorégraphie définie, avec une part d’improvisation – elle nous confiera après la performance décider sur scène, selon l’attitude du public et sans y réfléchir à l’avance, du moment où elle se lève de sa chaise pour aller s’enduire d’argile – Margot Prod’hom met le spectateur face à son corps, soulevant les questions exposées par Michel Foucault, ajoutant le visuel à l’audio. Par la musique, par les photos, par son corps qui s’expose, par la voix du philosophe, Margot Prod’hom parvient à emmener le spectateur dans l’univers du corps utopique. Chacun y perçoit différentes choses, chacun avec sa sensibilité. Quoiqu’il en soit, personne n’en sort indemne, personne n’est indifférent.

Magot Prod’hom, merci pour ce moment de poésie et de réflexion sur le rapport que chacun entretient avec son propre corps.

Fabien Imhof

Photo : © Jean-Marc Guélat

 

Retrouvez la présentation de cette pièce par Fredrik Blanc : Voir l’article


[1] Michel Foucault, Le corps utopique, les hétérotopies, Paris, Editions Lignes, 2009.

[2] Idem