Déjà présenté à la Cité Bleue en 2017, c’est sur les planches de la Comédie de Genève, dans le cadre du festival de théâtre universitaire Commedia, que le spectacle insolite réalisé par la Compagnie ORESTHEA, l’Agamemnon d’Eschyle dans sa version originale, a été rejoué.

Cette entreprise, à la fois ambitieuse et respectueuse de l’œuvre, réussit son pari de rendre vivants un texte, une histoire et une langue d’une époque lointaine, et de faire vibrer le spectateur au sort funeste qui s’abat sur les personnages, sur le roi Agamemnon, vainqueur de Troie, objet de la vengeance de son épouse Clytemnestre et d’Égisthe, et sur Cassandre sa captive, annonciatrice du malheur.

Le dispositif scénique est simple : quelques éléments, un piédestal, le char d’Agamemnon, la torche du Messager. Les costumes clairs se détachent de la pénombre du fond, comme des silhouettes peintes se découpent sur un vase. Point de décor qui reproduirait l’architecture d’un théâtre ou d’un palais antiques, et distrairait le spectateur de l’action : cette démarche est plus proche de l’esprit du jeu théâtral antique, qui n’utilisait pas de décors différents. Un jeu de lumières sobre et efficace s’accorde avec cette mise en valeur du texte et du jeu, et souligne les moments dramatiques. Cette sobriété, loin de rendre la pièce austère, renforce le climat lourd de menaces et de sombres prédictions qui s’accumulent, même dans les moments de joie, vraie ou feinte, jusqu’au dénouement fatal annoncé.

Dans cette atmosphère funeste, mais que l’étrangeté du spectacle et de la langue empêchent de rendre pesante, les personnages évoluent, hiératiques. Les costumes différenciés, clairs et très simples pour le chœur et les personnages secondaires, robe bleue et parure dorée pour Clytemnestre, robe noire pour Cassandre, poitrail de guerrier pour Agamemnon, identifient et hiérarchisent les protagonistes, tous masqués, à la façon du théâtre antique.

Esthétiquement réussis, les masques suscitent pour moi une certaine réserve quant à leur réalisation – et en même temps sont à la base d’un des moments forts de la mise en scène. Au contraire des costumes, ils ne sont pas très différents les uns des autres, et ne caractérisent vraiment ni les différents personnages, à part peut-être le diadème d’or de Clytemnestre, ni les caractères. D’autre part, ces masques ont tendance à étouffer un peu les voix des acteurs ; bien que la diction de ceux-ci soit toujours claire et forte, ils empêchent les voix de s’épanouir et de bien se projeter dans la salle (excepté lors du chant de Cassandre). On a prétendu que les masques antiques étaient conçus pour amplifier les voix des acteurs ; sans aller jusque-là, peut-être aurait-il été possible de construire des masques, d’apparence semblable, qui laissent mieux sonner celles-ci. Mais l’emploi des masques est également l’occasion d’une des trouvailles les plus réussies de la mise en scène, qui donne au climax de la pièce une intensité particulière : pour signifier le double meurtre, Agamemnon et Cassandre, en silence, s’enlèvent lentement leurs masques, pour la seule fois du spectacle, et les déposent dans une tache de lumière sanglante ; puis ils se retirent de la scène, laissant là leurs personas qui y resteront jusqu’à la fin de la pièce.

L’interprétation du texte par les acteurs n’est heureusement pas gênée par les masques. Souvent très expressifs, et solennels en même temps, ceux-ci redonnent vie à la langue antique comme si elle leur était couramment comprise et parlée. Parmi les rôles, celui du Messager, qui annonce la victoire d’Agamemnon sur Troie, est particulièrement réussi : son acteur donne au discours de son personnage, de son timbre haut et clair, une expressivité particulièrement éloquente. Avec celui-ci, ou avec Agamemnon, Clytemnestre, ou Cassandre, le grec ancien acquiert un relief et une vie, parvient à transmettre des inflexions, voire des émotions, dans une langue morte ou inconnue pour le spectateur.

Il est d’ailleurs dommage que certains acteurs lisent leurs répliques, le texte à la main (mais ils les lisent – ou les chantent – très bien ; et les tirades et les dialogues importants des personnages principaux, ceux d’Agamemnon, du Messager, de Cassandre, sont déclamées par cœur), ce qui a tendance à freiner, ajouté à l’atténuation des voix par les masques, l’expression spontanée et l’énergie de la déclamation, et donne parfois, si l’on veut se montrer très critique, l’impression d’une répétition. On peut certes concevoir la difficulté pour les acteurs qui ne maîtrisent pas le grec ancien de mémoriser un texte dans une langue inconnue – Le recours au texte (ou seraient-ce des partitions musicales ?) n’est par contre pas dérangeant quand le chœur chante.

La musique en effet, chantée ou instrumentale, envoûte le spectateur, tout autant que les sonorités de la langue, et met en valeur l’aspect rituel du théâtre antique. Les mélopées du chœur constituent en quelque sorte la voix du destin (on aurait d’ailleurs aimé avoir des surtitres pour tous les passages chantés) ; les intermèdes de l’aulos, au tempérament inégal, à la sonorité râpeuse et plaintive, contribuent à la magie du spectacle. Cette musique d’essence mélodique, tantôt lyrique, tantôt plus rythmique avec l’accompagnement discret d’une percussion, évoque parfois des ambiances que l’on aurait envie de qualifier d’« orientales », ou du moins exotiques à nos oreilles ; elle révèle également des figures rythmiques ou mélodiques qu’on retrouve dans la musique occidentale du moyen-âge et jusqu’au baroque, révélant la permanence d’une certaine tradition. Cette couleur musicale à la fois dépaysante et curieusement familière évoque un mystère très ancien, et en même temps sans âge, qui fait écho à celui, interrogé par Eschyle, de la destinée implacable. À ce titre, le chant de Cassandre, qui annonce le malheur, la mort violente d’Agamemnon et d’elle-même, est un sommet d’expressivité tragique. L’actrice, qui possède de grandes capacités vocales, donne une intensité toute particulière à son rôle.

La compagnie ORESTHEA parvient ainsi, durant une heure et quarante minutes, à transporter le spectateur au cœur de la culture de la Grèce antique. Les quelques réserves exprimées sur la représentation, somme toute mineures, n’entachent pas la réussite du spectacle, dont les échos et les puissances tragiques continuent à résonner longtemps après la fin de la pièce.

Emmanuel Mastrangelo

Infos pratiques : Agamemnon d’Eschyle, par la compagnie ORESTHEA

Mise en scène : Adrien Früh et Gaëlle Hostettler

Scénographie : Lara Tesi Meza

Composition musicale : Vincent Boccadoro

Costumes : Mila Musy

Jeu : Gaëlle Hostettler, Johnathan Martin, Basil Nelis, Elisabeth Peyer, Abel Pont et Cambyse Tabatabay

Chœur : Christophe Bitar, Muriel Brandt, Guillaume Broillet, Alice Businaro, Wiliam Carmalt, Jorge Luis Carillo, Emma Delannoy et Sophie Locher

Musique : Julie Bévant et Antonio Constenla

Régie : Samuel Wanja

Photo : © Samuel Wanja