(Publié initialement sur le site lacenelitteraire.com le 4 novembre 2016)

Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, Touhfat Mouhtare-Mahamoud vous fait voyager dans l’univers africain de Mongo Beti, avec Mission terminée.

« À dater de ce jour-là, de ce moment-là, deux convictions se sont solidement installées en moi et n’ont pas bougé : la première, c’est qu’il n’est rien au monde qui ait plus mauvais goût que le whisky américain ; la seconde, qu’il n’est rien au monde comme une boisson alcoolisée pour vous mettre à l’aise dans n’importe quel milieu. »

Comment concilier les différentes identités que la culture, ancestrale ou coloniale, a implantées en nous? Comment lire le paradigme de nos sociétés quand on a longtemps porté les lunettes d’un Autre? Jusqu’où est-on soi, à partir d’où devient-on l’Autre ? Quelle est la juste mesure entre nos obligations communautaires et cette soif de découverte et de paix individuelle qui sommeille en chacun de nous ? À ces questions graves, Mongo Beti répond avec humour et ironie dans Mission Terminée.

Les romans de Mongo Beti sont, avant tout, des bijoux d’érudition ; celui-ci ne fait pas exception. L’action se situe dans un petit village africain (Kala). Medza, jeune homme scolarisé dans la capitale, rate son baccalauréat et décide d’aller panser sa cuisante défaite auprès des siens, dans son village. Ce sera, pense-t-il, l’occasion pour lui d’étudier en vue de repasser les examens trois mois plus tard. Mais c’est à un tout autre examen qu’il va être convoqué. Un examen de conscience, si l’on peut dire. Arrivé au village, où la figure autoritaire de son père fait encore frissonner tout son être, Medza se voit confier une mission délicate. La femme de son cousin Niam s’est sauvée avec un homme d’une autre tribu. On demande à Medza de la ramener.

« Sois moi, mais ne sois pas moi »

En psychanalyse, l’individualité se construit selon ce difficile dilemme. C’est celui qui s’impose à Medza. Pourquoi Medza et pas un autre ? C’est ici que l’examen de conscience commence,  un examen auquel nous sommes également soumis. Niam et le père de Medza exigent que le jeune homme, trop imprégné (selon eux) de l’égoïsme enseigné par le colon, réponde à ses obligations en accomplissant la mission. Une sorte de rite purificateur, de passage au purgatoire, pour racler la croute d’individualisme accrue dont le colon aurait recouvert sa conscience. Les raisons qu’évoque Bikokolo, le patriarche, pour convaincre Medza d’aller accomplir sa mission, bien qu’elles relèvent de la diplomatie, sont troublantes : c’est en effet à ce qu’il conçoit comme une aliénation, à l’enseignement que Medza a reçu à l’école coloniale, et qui aurait fait de lui un être supérieur du fait de sa connaissance des secrets de domination des Blancs, que Bikokolo conseille à Medza de faire appel afin d’effrayer le village dans lequel la jeune femme s’est réfugiée.

La perplexité est un sentiment familier à tout étudiant africain confronté à ce genre de situation. On est en droit de se demander, ici, si l’auteur n’aurait pas choisi le mot « mission » pour évoquer un tout autre genre de mission qu’on lui connaît bien : la mission civilisatrice. Puisque les Blancs ont su imposer leur modèle social, on utilisera leurs méthodes pour imposer celui d’un groupe social à un autre groupe. Et Medza est l’instrument tout indiqué, semblable au tronc d’arbre devenu caïman.

Le tronc d’arbre et le caïman

Le tronc d’arbre qu’était Medza se serait-il mué en caïman après son séjour dans les eaux scolaires ? Mû par un esprit aventurier digne d’un Christophe Colomb, il se rend à Kala, ou la jeune femme se serait refugiée. Ne l’y trouvant pas, il est contraint de l’attendre. C’est dans cette attente qu’un examen plus difficile va s’imposer à lui. Medza pose sur le village un regard d’étranger, étonné par la « sauvagerie » des danses et l’atmosphère bon enfant du village. Il se lance, poussé par la curiosité des villageois, dans l’enseignement qu’il a reçu à l’école, sorte de mission civilisatrice grâce à laquelle il sortirait les hommes de leur ignorance, tel le soleil qui sort l’homme de Platon de leur caverne. Il est intéressant de noter son manque d’intérêt intellectuel pour leurs mœurs et ce qu’ils ont à lui apprendre. Il s’y adonne plutôt par le corps, comme si l’auteur, maître de l’ironie, posait l’Europe en contrée de la pensée et l’Afrique en contrée du corps (sacré Mongo Beti !). On décèle parfois les nuances d’une complémentarité, comme une suggestion floue, entre l’intellect et le corps. Une philosophie du matériel dont Medza s’imprègne plus qu’il ne l’apprend de façon théorique. Un enseignement d’un tout autre genre qui va lui faire découvrir une terre qui l’a vu naître et dont il ne sait finalement rien. Cette mission, qu’il accomplit bien plus pour lui, finalement, que pour sa communauté, fait écho à cette lutte intérieure que mènent de nombreux représentants de la pensée hybride afro-européenne. Chacun y trouve sa solution, finalement, même si, à l’époque ou Mongo Beti écrivit ce roman, il s’agissait d’un appel au retour à soi, à mieux se connaître. Pour ne pas poser sur soi le regard d’un autre.

Medza réussira-t-il sa mission ? À vous de lire…

Touhfat Mouhtare-Mahamoud

Référence : Mongo Beti, Mission terminée, Yaoundé, Éditions des Peuples Noirs, 1957.

Photographie : © Magali Bossi (banner), © Ariane Mawaffo (montage couverture)

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