Moneyball n’est pas forcément un film très connu en Suisse. En effet, loin d’être un petit film indépendant (il a un budget de 50 000 000 de dollars et un cast prestigieux, avec notamment Brad Pitt), il n’est pourtant jamais sorti sur les écrans suisses. Pourquoi ? Parce que les distributeurs ont pensé qu’un film sur le baseball ne pourrait pas rencontrer le moindre succès dans notre pays. Ils sont passés à côté de toute la richesse du film.

Moneyball raconte les difficultés rencontrées par Billy Beane (Brad Pitt), le manageur général des Oakland Athletics, une petite équipe de Major League Baseball, en 2002. Confronté à la perte de trois joueurs majeurs, Billy Beane fait face à une difficulté de taille : constituer une équipe capable de viser le titre malgré un budget bien plus faible que celui de ses concurrents. Pour ce faire, il décide d’employer une nouvelle méthode de recrutement, basée exclusivement sur des statistiques. En somme, il s’agit d’un film sur une équipe de baseball. Oui, mais pas que. C’est à cela que se sont arrêtés les distributeurs, mais il serait totalement faux de réduire ce film à un « film sur une équipe de baseball ».

Moneyball, c’est avant tout une réflexion sur le progrès et les tensions qu’il amène. Les deux scénaristes du film, Aaron Sorkin et Steven Zaillian, ont brillamment réussi à proposer un récit sur deux niveaux. Oui, c’est un film sur le baseball. Néanmoins, quand le responsable du recrutement dit qu’il a plus de 15 ans d’expériences et que Billy Beane devrait l’écouter religieusement à ce motif, il ne parle pas que de baseball. Ces lignes de texte ont pour but de nous rappeler le « Je fais ce métier depuis XX ans, je sais forcément cela mieux que toi ! » que l’on a forcément tous déjà entendu.

Moneyball offre un condensé de tout ce qu’amène le progrès. On y retrouve toutes les principales réactions face à cette thématique : celui qui décide de l’ignorer et de continuer à agir comme il l’entend, celui qui s’offusque en faisant valoir son expérience, l’opinion publique qui réagit en polémiquant sans attendre de voir ce que cela donnera, la personne qui s’en fiche un peu et celle qui est prête à donner une immense chance à cette idée nouvelle. Chaque ligne de texte est épurée pour proposer cette double lecture : film de baseball ET réflexion sociale. On pourrait parfaitement décrypter chaque personnage et chaque phrase qu’il prononce afin de ne garder que le second aspect. C’est ça qui est prodigieux.

Moneyball est un film d’exception, parce qu’il allie film de sport et interrogation sociale, divertissement et réflexion. Il dispose d’une réalisation exceptionnelle qui donne des frissons ainsi que d’acteurs doués, mais surtout d’un scénario qui satisfera aussi bien ceux qui ont envie de passer 2h13 à manger du pop-corn que ceux qui veulent avoir de quoi nourrir leur intellect. Il s’agit d’un modèle que devraient suivre de très nombreux cinéastes : pas besoin de parler d’une famille pauvre et de faire un film ennuyeux à mourir pour permettre une réflexion pertinente. Si un film de baseball y parvient, le tout sans nuire à son caractère divertissant, c’est que c’est possible pour n’importe quel film, pour peu de posséder deux scénaristes aussi talentueux[1] qu’Aaron Sorkin et Steven Zaillian, ce qui est malheureusement beaucoup trop rare.

Référence : Moneyball, scénario d’Aaron Sorkin et Steven Zaillian d’après le livre Moneyball: the Art of Winning an Unfair Game de Michael Lewis, 2011.

 

Pierre-Hugues Meyer


[1] Quand ils sont rassemblés en tout cas, car il faut avouer que les films auxquels ils ont participé séparément sont très loin de valoir ces louanges.