Le Théâtre du Grütli propose en ce moment Moonlight (la lune se couche) de Harold Pinter, dans une mise en scène de Pietro Musillo.

Andy (Pierre Banderet) est un ancien fonctionnaire dont les maîtres mots ont toujours été discipline et rigueur. Aujourd’hui sur son lit de mort, il retrace sa vie, ses souvenirs, ses regrets, sa guerre contre le monde… À ses côtés, une bouteille et sa femme, Bel (Pascale Vachoux), qui dialogue avec force d’ironie, se rebellant par moments, temporisant à d’autres. À côté, dans une temporalité indéfinie, leurs deux fils attendent la mort du père, en jouant une sorte de comédie. Dans les souvenirs, le couple d’amis – Ralph, l’ancien arbitre et sa femme, Maria, séductrice à laquelle personne ne résiste – reviennent souvent…jusqu’à apparaître dans la chambre du mourant pour un dernier adieu. Reste Bridget, la fille cadette d’Andy, qui apparaît ailleurs, nulle part et partout à la fois, dans une métaphore poétique. Reflet de la lune, nous apprenons petit à petit que son père l’a délaissée.

La critique est difficile tant la pièce paraît décousue. N’y voyez pas ici un reproche. Il s’agit plutôt d’un simple constat. Comme toujours chez Harold Pinter, ce n’est pas l’intrigue qui compte, mais la réflexion que chaque scène ou dialogue apporte. Nous retiendrons alors surtout l’humour, le choix des comédiens et la réflexion sur tout ce qu’on ne dit pas…

De cette pièce, on retient d’abord l’humour décalé, souvent absurde, de l’auteur, coutumier du fait. Avec quelques perles d’écriture – on pense à l’évocation du « triple salto en position du lotus » par exemple – l’auteur nous emmène dans son univers, pour apporter nombre d’énigmes et de réflexion sur la vie. Chacun peut se retrouver dans l’un ou l’autre personnage, aspect de la pièce, dans un texte sans intrigue, parfois décousu, mais qui pose souvent les bonnes questions.

Cet humour est très bien rendu dans la mise en scène de Pietro Musillo, avec un joli choix d’acteur. Pierre Banderet est toujours impeccable dans son rôle de vieux ronchon, jamais d’accord avec personne et accroché à ses principes. Pascale Vachoux incarne une Bel qui semble devoir se retenir d’exploser face aux remarques acerbes de son mari mourant, usant de l’ironie avec un certain brio. Son côté pince-sans-rire, avec toujours la remarque qu’il faut, en aura certainement marqué plus d’un. Retenons également le duo des fils, Jake et Fred, que Chris Baltus et Laurent Annoni, rendent avec un naturel parfois déconcertant. Tantôt évoquant leurs relations avec leur père, tantôt jouant un théâtre de l’absurde, ils paraissent à l’aise dans tous les registres. Mention spéciale aux scènes où ils parlent de nombreuses personnes, en évoquant leurs noms, qui se mélangent dans une intrigue n’ayant ni queue ni tête. Le public rit de bon cœur – ce qui n’est pas toujours le cas, les rires étant plutôt discrets au théâtre – à chaque fois. Il faut encore évoquer Nathalie Cuenet et Pascal Berney, Maria et Ralph dans la pièce, dans leur extravagance, ce côté nous-sommes-parfaits-nous-en-sommes-fiers-et-nous-le-montrons-à-tous, ces personnages à qui tout réussit dans la vie et qui ne peuvent s’empêcher de le montrer, même devant un mourant qui n’a plus rien à attendre de son existence… Enfin, Laurie Comtesse est magnifique dans son rôle de Bridget. Elle apporte une touche de poésie à cette pièce à l’humour acerbe et absurde. Toujours éclairée par une belle lumière – celle de la lune – elle semble suspendre le temps, pour évoquer avec la subtilité qu’il faut l’absence d’un père, qui ne semble rien regretter…

À travers cet humour, ce sont surtout les non-dits que l’on retient. Le dispositif scénique rend évident le parallèle entre la chambre d’Andy et la pièce où se trouvent Jake et Fred. Peu à peu, au fil de la pièce, on comprend les relations entre chacun des personnages, sans que ceux-ci n’interagissent entre eux. Si Maria et Ralph apparaissent dans chaque lieu à un moment ou à un autre, ils ne font pas pour autant le lien entre les deux espaces. Celui-ci est réalisé par Bridget, et ses apparitions évanescentes. Elle révèle la vérité enfouie sous les non-dits, permettant de comprendre comment son père l’a abandonnée, sans se soucier de son existence, comment ses frères ne pensaient qu’à s’amuser, sans tenir compte de leur petite sœur… Par les dialogues entre Andy et Bel, on comprend également la relation complexe qu’ils entretiennent avec Maria – devenue maîtresse d’Andy et amante de Bel – et Ralph, ce très mauvais arbitre de foot, qui a tout de même réussi à épouser la séductrice universelle que tout le monde convoitait…

Au final, Moonlight (la lune se couche), c’est une belle métaphore sur tous les non-dits de la vie, ceux que nous faisons tous, parfois inconsciemment. Nous y voyons tout ce qu’on ne sait pas. Moonlight nous rappelle que chacun traîne ses casseroles, que tout le monde a son petit jardin secret et qu’on ne connaît finalement jamais totalement une personne. C’est ce que je retiens de cette pièce, de ce beau moment de poésie et d’humour absurde, comme Harold Pinter sait si bien le faire.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Moonlight (la lune se couche) de Harold Pinter, du 27 septembre au 16 octobre au Théâtre du Grütli.

Mise en scène : Pietro Musillo
Avec Pierre Banderet, Pascale Vachoux, Chris Balthus, Laurent Annoni, Laurie Comtesse, Nathalie Cuenet, Pascal Berney.

http://www.grutli.ch/Spectacles/view/119#.V-4xS8nGpvI

Photo : © Isabelle Meister