Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, Magali Bossi vous invite à la piscine, pour plonger dans les eaux de Nage libre, d’Olivier Chapuis. Entre humour et tragédie !

J’ai décidé de passer mon dernier mois de vie à la piscine – ce journal en sera mon témoignage. Ensuite je me bourrerai de médicaments et d’alcool, puis je me jetterai à l’eau en espérant que ma noyade sera douce. Peut-être lesterai-je mon maillot de bain de quelques cailloux… L’idéal serait que les poissons du lac déblaient mon cadavre, mais les requins sont rares, dans un lac.

Chronique d’une maladie annoncée

Quel est le sens de la vie ? Comment occuper son dernier mois d’existence ? Cesse-t-on d’être femme si on n’a pas d’enfant ? Peut-on draguer dans une piscine municipale ? L’homme est-il un animal comme les autres ? Ce sont ces questions (parmi d’autres) qui gravitent dans le journal intime du narrateur de Nage libre, d’Olivier Chapuis. Du mardi 8 juillet au mardi 8 août, un mois de questionnements, de réflexions, de rencontres improbables… et de plongées rafraîchissantes dans la piscine municipale de P*.

La piscine est une sorte de microsociété qui rappelle la Suisse, en miniature. On en sort plus facilement qu’on y entre, le site est surveillé, nettoyé dans les moindres recoins, les haies ne dépassent pas la hauteur réglementaire, le bruit dérange, les écarts sont mal vus, il faut nager sans éclabousser les autres, les gros, les blacks et les poilus sont regardés d’un œil torve même si personne ne dit rien. Dans l’ensemble, les baigneurs s’y sentent en sécurité même si, de temps en temps, l’un d’entre eux boit la tasse ou s’effondre, victime d’une insolation. Preuve qu’au paradis, la vie n’est pas forcément sans souci.

Cette piscine sera donc le décor du dernier mois de vie d’un narrateur désabusé, à l’humour mordant et aux naufrages amoureux nombreux. Tout commence en juillet : après une étrange période d’incubation, notre héros se retrouve en plein supermarché, à laper du lait renversé. À même le sol. Et à quatre pattes. Comme un vulgaire cabot. Le diagnostic est sans appel : notre narrateur est frappé du syndrome de Balthasar, qui condamne celui qui en souffre à se transformer intérieurement en animal… jusqu’à oublier toute humanité.

Le problème, c’est que ce mal rampant vient d’être découvert : les cas se multiplient… et nul ne sait quelle en est la cause ! Génétique ? Virus ? Les recherches s’enchaînent et n’aboutissent à rien. Ce journal est donc celui d’un homme qui se sait condamné, qui attend un hypothétique traitement. En quel animal se changera-t-il ? Chien (le plus probable, mais pas l’unique option), singe, mouette, poisson ? Rien n’est sûr. Au désespoir, notre héros prendra une grande décision : donner un sens à sa vie. Et quoi de plus noble que la procréation – croissez et prospérez ? Notre narrateur passe donc son dernier mois à la piscine de P*. Son but ? Séduire, coucher et procréer.

Au fil d’un parcours cocasse, entre désillusions, observations, bières, bronzette et râteaux, notre héros rencontrera Monique, une dépressive à la philosophie bien trempée ; Jules, un surveillant de piscine qui ne surveille pas ; Marlène, une institutrice aux yeux verts ; Judith, une beauté qui aime le débat ; Alexandre Vignault, un politicien peu amène… De fil en aiguille, il fera le point sur sa situation : va-t-il vraiment se transformer en animal ?

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Sur le plongeoir…

Un exercice d’équilibre – c’est ainsi qu’on pourrait décrire Nage libre. Dès l’abord, la couverture pose un décor d’équilibriste : perché sur un plongeoir, une bouée en forme de dauphin sous le bras, un baigneur scrute les eaux turquoise d’une piscine. Plongera, plongera pas ? Performative, l’image est un avant-goût à la diégèse.

Quant au style, il est lui aussi tout en contrastes : alternant débats pseudo-philosophiques (qu’est-ce que le sens de la vie ? la liberté vaut-elle mieux que la dictature ? l’humain est-il mortifère pour la planète ?) et confrontations avec l’univers stéréotypé des piscines municipales, Olivier Chapuis dissèque les pensées de son narrateur – sur lui-même et sur les autres. À ce titre, le format « journal intime d’un condamné » est révélateur : tour à tour centré sur lui-même dans l’auto-affliction, ouvert à l’observation de son environnement, méchamment critique ou résolument amoureux, attendri, compatissant, flemmard ou désespéré, le narrateur de Nage libre se livre… car il sait que c’est la dernière fois.

Paroles d’auteur

Avec Nage libre, Olivier Chapuis n’en est pas à son premier essai. Président de l’Association Vaudoise des Écrivains, il a signé Insoumission, roman numérique paru aux éditions de Londres, et Le Parc, roman policier sorti chez BSN Press. Il s’est également frotté à l’exercice de la nouvelle, avec plusieurs textes publiés dans les recueils collectifs des éditions Encre Fraîche. Pour R.E.E.L., il est revenu sur Nage libre.

La piscine municipale est vraiment un espace très compartimenté. Il y a le coin des mères de famille, le coin des jeunes… c’est pour cela que je trouvais important de mettre mon personnage dans ce genre d’endroit, qui est une microsociété – et de le faire profiter de l’été, de la situation, de la drague. Bien sûr, il aurait pu faire autre chose de son dernier mois. Mon personnage part de l’idée qu’il va se transformer en chien… mais ça pourrait aussi être autre chose, il n’en sait rien. C’est la même chose pour l’aspect contagieux de la maladie : il n’en sait rien. Quant aux personnages, je n’ai pas vraiment pris de modèles avant d’écrire. Mais en retournant après-coup à la piscine, je me suis parfois dit : tiens, ça, c’est vraiment Monique ! Certaines personnes croisées collent tellement à mes personnages que je me dis que je ne me suis pas vraiment trompé.

À lire, pour voir autrement le sens de la vie… et les piscines municipales !

Magali Bossi

Référence : Olivier Chapuis, Nage libre, Genève, Encre Fraîche, 2016.

Photographies : © Magali Bossi

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