Shakespeare est à l’honneur en ce moment au Théâtre Alchimic, avec une adaptation moderne de La Nuit des rois, mise en scène par Eric Devanthéry jusqu’au 20 décembre prochain.

Après Shake, que l’on a récemment pu voir au Théâtre de Carouge[1], c’est une toute autre adaptation à laquelle on peut assister en ce moment au Théâtre Alchimic, avec La nuit des rois ou ce qu’on voudra. L’histoire est la même : Viola et son frère Sébastien échouent, en deux points différents, sur les côtes d’Illyrie après une tempête. Viola se travestit en homme, Césario, et entre au service du duc Orsino, dont elle tombe amoureuse. Dans le même temps, le duc lui demande de transmettre sa déclaration d’amour à la belle comtesse Olivia, sa voisine. Cette dernière tombe alors amoureuse de Césario. Tout se complique, avec notamment cette farce jouée par Sir Andrew et Sir Toby à Malvolio, l’intendant d’Olivia, qui croit que sa maîtresse est amoureuse de lui. Sébastien ressurgira finalement pour résoudre tout cet imbroglio…

En lisant le programme, un élément interpelle : le casting est entièrement masculin ! Pourtant, avec des Olivia, Viola, ou encore Maria, les personnages féminins sont nombreux. Un choix de mise en scène a priori moderne, mais qui respecte en réalité les coutumes en vigueur à l’époque…

Au début de la pièce, tous les comédiens sont sur scène, alors à peine éclairée. Le public perçoit la forme de chacun, sans distinguer nettement les visages. Et puis, ils se mettent à chanter. Cet évènement sera répété plusieurs fois durant la représentation, sous forme d’intermèdes, parfois en anglais, parfois en français. Si cela peut surprendre dans un premier temps, on y prend très vite goût. D’abord, parce que ces transitions laissent souffler acteurs et spectateurs; Le texte et l’action sont denses, le jeu et les répliques s’enchaînent à une vitesse parfois effrénée… Alors, ces moments de calme, avec peu ou prou de mouvement, sont fort appréciés du public. Ils sont d’autant plus appréciés que les voix fortes d’Adrian Filip (Sir Andrew) et Michel Lavoie (qui joue Olivia et porte excellemment bien son nom) sont les plus entendues, partant d’ailleurs souvent dans l’exagération, ce qui provoque les rires du public. Le petit bémol que l’on pourrait émettre à l’encontre de ces passages musicaux – qui permettent également quelques changements de décor – est leur durée, parfois trop longue. Mais on ne va pas chipoter, il s’agit là d’un choix de mise en scène tout à fait convaincant.

Dans cette mise en scène moderne, le texte a également une place importante. Si la traduction du titre originel est presque respectée[2], Jérôme Devanthéry a su mélanger avec subtilité les mots du dramaturge anglais avec un parler actuel. Ce décalage apporte un aspect tout à fait comique à la pièce : des tirades shakespeariennes ponctuées par un cinglant « mec ? », il fallait oser ! Cela donne également une résonnance supplémentaire à la pièce, puisque des allusions à l’actualité ou à des marques inconnues de Shakespeare – on parle par exemple d’une célèbre enseigne de montres avec un logo couronné – sont faites. La surprise provoquée par le texte fait évidemment rire le public, qui s’y reconnaît.

La plus grande réussite de cette mise en scène est toutefois d’avoir choisi un casting uniquement masculin. N’y voyez point ici une remarque misogyne. Cette pratique, qui paraît tout à fait moderne, était déjà en vigueur du temps de Shakespeare. Il était interdit aux femmes de monter sur scène. En osant remettre au goût du jour une telle façon de faire, Eric Devanthéry a su amener non seulement des aspects comiques supplémentaires, un érotisme plutôt ambigu, mais également tout un questionnement beaucoup plus profond autour de la question du travestissement et du genre.

Le travestissement est au centre de la pièce shakespearienne, par le biais de Viola qui devient Césario et est à l’origine des nombreux quiproquos et autres imbroglios déjà évoqués. Le choix des comédiens a été particulièrement judicieux à cet égard. Florian Sapey, qui joue le rôle de Viola/Césario, n’est pas bien grand. À ses côtés, Michel Lavoie, avec sa grande carcasse, ses épaules carrées et sa grosse… voix (quand je vous disais qu’il porte très bien son nom), joue une Olivia tout à fait délirante. Outre son travestissement physique, c’est sa voix qui change également. Le passage des aigus au grave, en plus de la différence de taille entre les comédiens, n’en est que plus hilarant. La voix et le physique m’ont fait d’ailleurs fait penser à Didier Bourdon, ce qui ajoute une dimension comique supplémentaire. Parlant de travestissement, il faut également citer Xavier Loira[3], qui joue une Maria plus vraie que nature. Quand il commence à danser en soulevant sa jupe, dévoilant ses bas-résilles, le public est emporté dans un fou rire dont il a du mal à se remettre…

 Au-delà de ces effets comiques, cette mise en scène pose de nombreuses questions, autour de la question du genre – Comment un homme joue-t-il un rôle de femme ? Quels codes emploie-t-il ? Comment faire rire sans tomber dans l’excès et le ridicule ? – et de l’homosexualité. Alors que les couples s’embrassent – de manière volontairement exagérée dans la gestuelle – un petit moment de silence, d’une fraction de seconde, se ressent au sein du public. Pourtant, la gêne fait très vite place au rire. Tout le monde rit, applaudit, ovationne la troupe. C’est cela qu’il faut retenir. Le public est emballé par la pièce, le texte, la mise en scène. La gêne disparaît bien vite et laisse place à un rire franc.

La nuit des rois ou ce qu’on voudra au Théâtre Alchimic, c’est un moment très drôle, mais c’est aussi une réflexion sur certains aspects de notre société. Eric Devanthéry et sa troupe ont ainsi su rendre justice à la beauté du texte shakespearien, tout en l’ancrant dans un univers et un raisonnement moderne et actuel. Bravo !

Fabien Imhof

 

La nuit des rois ou ce qu’on voudra,

Mise en scène d’Eric Devanthéry

Une production de la Compagnie E collectif/Utopia

Du 1er au 20 décembre au Théâtre Alchimic

http://www.alchimic.ch/

Photo : © DR

[1] http://www.reelgeneve.ch/?p=4925

[2] La pièce s’intitule Twelfth Night, Or what you will, souvent traduit par La Nuit des rois, ou ce que vous voudrez.

[3] Ce comédien bourré de talent que l’on avait pu voir dans Le chat du rabbin : http://www.reelgeneve.ch/?p=4418