Oubliez Shakespeare et oubliez le drame ! – Voilà en résumé à quoi Scopitone & Cie invite son public dans son dernier spectacle, « Juliette + Roméo = AESD, joué dimanche dernier au Festival de la Bâtie.

Le titre de la pièce donne tout de suite le ton : Juliette = Roméo (l’inversion fait déjà sourire, mais ne dit-on pas Ladys first ?…) = AESD (les plus perspicaces d’entre vous auront reconnu l’acronyme de Amour Éternel Sans Divorce). Il s’agit donc de réécrire, en quarante-cinq minutes et avec un humour à toute épreuve, la tragique histoire des amants de Vérone, leur amour coup-de-foudre, leur fin si triste… le tout avec des marionnettes en bois, des Barbies® et des décors Playmobils®, pour le plus grand bonheur des grands… et des petits, bien sûr ! Car cette pièce, jouée sur la scène du Vélodrome de Plan-les-Ouates, était avant tout un spectacle pour les enfants (de 8 à 128 ans[1])… même si les nombreux gags caustiques et poétiques (rappelant le cirque ou les mimiques de Laurel et Hardy) ont fait aussi rire les grands, venus pour l’occasion !

Dans cette adaptation, c’est tout d’abord le plateau qui détonnait : une longue table de banquet, une nappe blanche, un chandelier, deux couverts… et deux chaises, à chaque extrémité. Les acteurs (une femme, un homme) entrent, saluent la foule à grands gestes ou grandes phrases : elle[2], robe noire, nœud rose sur la tête, parle anglais – Shakespeare oblige ; lui[3] a les gestes empruntés d’un adolescent balourd, et répond en français avec l’air un peu niais. De chaque côté de la table, ils essaient de s’étreindre, de s’embrasser… le meuble les en empêche, comme la haine que se portent leurs familles. Désespérés, ils finissent par se suicider, qui en avalant du poison (symbolisé par une sympathique bouteille à tête de mort), qui en se poignardant avec un couteau à pain (on n’a pas toujours d’élégant poignard sous la main). L’agonie ne dure pas longtemps : bientôt, Juliette se lasse, se relève, secoue Roméo qui se réveille à son tour… Ils vont enclencher un tourne-disque qui grésille. – Et la pièce commence.

La table de banquet fait place à une scène, où évoluent marionnettes et jouets pour enfants. Une voix-off déroule l’histoire des amants de Vérone : la ville aux haines fratricides, les deux familles ennemies, le bal des Capulet où Roméo rencontre Juliette pour la première fois… Les acteurs-marionnettistes répondent silencieusement au narrateur invisible (les seules paroles – narration ou dialogue – seront prononcées par le tourne-disque, et mimées par les acteurs), maniant avec brio de petites figurines de bois articulées : un garçon vêtu de bleu pour Roméo ; une fille à la robe rose pour Juliette. Mais qui sont vraiment les acteurs ? Plus encore que l’humour, omniprésent dans cette adaptation de Shakespeare, ce sont eux qui déroutent le spectateur : simples exécutants, comédiens, Juliette, Roméo, Capulet, Montaigu ?… Ils sont tout cela à la fois et passent d’un à l’autre sans se poser de question, créant une véritable mise en abyme. Animant leurs marionnettes (leurs doubles), ils deviennent à leur tour les amants tragiques : leurs expressions, leurs rires, leurs pleurs, leurs mimiques donnent vie aux personnages de bois et bientôt, on ne sait plus qui est qui. – Et ce n’est pas si important de le savoir.

Ainsi, en quarante-cinq minutes, dans une salle remplie d’enfants, on passe des rires aux larmes, de l’attendrissement à la peur, de la colère à la résignation : du bal des Capulet où Roméo rencontre Juliette, on saute à la scène du balcon, à la nuit qui suit… toujours poétiquement, tendrement, avec humour et finesse : Roméo se cache dans le jardin des Capulet ; terrifié à l’idée d’être surpris, il se cache derrière des arbres. Puis Juliette arrive… les événements s’enchaînent et bientôt, c’est le drame : Roméo est exilé loin de Vérone ; Juliette, contrainte à un mariage qu’elle ne désire pas, simule la mort. Mais Roméo revient sans avoir été averti de la supercherie, voit le corps de sa belle… la suite est connue : ils finiront tous deux au tombeau et les deux marionnettes se rejoignent dans la mort, dans une crypte aménagée sous la table qui sert de plateau. À la fin, il ne reste que la voix off, les deux familles éplorées devant les corps des amants – et la lumière s’éteint, ne laissant qu’un cœur rouge qui clignote, sous le tombeau.

On applaudit à tout rompre, les enfants sont ravis, et c’est le plus important : pour un temps trop court, on a revécu un classique, on lui a donné une autre dimension, on a rit, on a pleuré. On a même espéré que les marionnettes se relèvent d’elles-mêmes, pour offrir un improbable happy end. Mais ce n’est pas le cas, et tout se finit sur une chanson romantique car, même si les héros sont morts, ils auront quand même vécu un amour éternel – et sans divorce !

Magali Bossi

[1] V. le dossier de présentation, qui explique avec poésie et humour la genèse du projet : http://www.scopitoneetcompagnie.com/france/fichiers_pro/juliette+romeo/juliette+romeo-creation.pdf.

[2] Emma Lloyd.

[3] Cédric Hingouët.