Dans le cadre du sloop3(1) , #i-monsters, et après Unité modèle, le POCHE/GVE présente Les Morb(y)des, de Sébastien David, dans une mise en scène de Manon Krütlli. Il y est question d’obésité, de virtuel, et bien d’autres choses encore…

Les Morb(y)des. Le titre surprend de suite. Pourquoi ce « y » entre parenthèses ? Les plus férus de réseaux sociaux y auront reconnu le symbole du pouce levé, en code numérique. Les Morb(y)des, ce sont deux sœurs : Stéphany et Sa Sœur (dont on ne découvrira le vrai nom qu’à la fin de la pièce). Coupées du monde, elles souffrent d’obésité…morbide. Vivant dans un appartement en sous-sol, elles n’ont que peu de contacts avec le monde extérieur. Stéphany sort parfois pour aller faire des courses, ou la nuit, lorsque personne ne la voit. Leur seul autre contact avec le monde ? Des fenêtres numériques : un forum sur les tueurs en série pour Stéphany, la télévision – principalement de la télé-réalité – pour Sa Sœur, qui passe sa vie avachie dans son canapé. Stéphany tentera de se sortir de cet enfermement avec l’arrivée de Kevyn, son ami virtuel. Elle y voit une potentielle porte de sortie. Qu’en sera-t-il ? À vous de le découvrir…

Le décor est le même que pour Unité modèle : deux cases, un mur blanc. La seule différence est la présence de nombreux ballons de baudruche sur scène. Ce qui surprend en premier lieu, c’est la langue. Après celle, inventée, de Waste, c’en est une bien connue qui est proposée au spectateur des Morb(y)des : le québécois. L’auteur Sébastien David prend le parti d’écrire dans cette langue, avec toutes les expressions qu’elle comporte. La question se pose alors de comment le mettre en scène ? La prononcer avec l’accent, au risque que le spectateur ne comprenne pas tout ? Traduire dans un français plus courant ici, au risque de trahir l’écriture d’origine ? Manon Krüttli, qui signe la mise en scène, résout ce dilemme très intelligemment. Elle conserve le texte d’origine mais, les comédiens étant tous romands, ils ne prennent aucun accent. C’est donc en « québécois avec l’accent d’ici », pourrait-on dire, que le texte nous est présenté. Manon Krüttli et sa troupe, parvient de cette manière à ajouter un décalage comique, avec beaucoup de finesse. Car, ne vous y trompez pas, si Les Morb(y)des est une comédie, c’est certainement la plus sombre des quatre présentées durant ce sloop3, une pièce qui dénonce de nombreux travers du monde actuel…

Les Morb(y)des, c’est avant tout une pièce qui parle d’obésité, d’enfermement, de manque de contact envers le monde et d’imaginaire…

Obésité
On aurait pu s’attendre à voir deux comédiennes obèses sur scène. Il n’en est rien. Au casting : Charlotte Dumartheray (Stéphany) et Rébecca Balestra (Sa Sœur) sont tout sauf obèses. Manon Krüttli ne tombe ainsi pas dans le piège de la facilité. Pour figurer cette obésité, Rébecca Balestra porte une combinaison remplie de ballons de baudruches, qui l’empêchent de se mouvoir correctement. Ce problème est ainsi suggéré, au lieu d’être mis directement sous les yeux du spectateur, ce qui aurait pu être gênant. C’est là l’une des forces du théâtres : son pouvoir de suggestion, qui rend généralement plus forte la dénonciation.

Enfermement
Les deux sœurs restent en permanence chez elle, devant leurs écrans. Si Stéphany tente de s’en sortir, notamment en faisant de l’exercice, elles restent loin du monde. Preuve en est avec le sport qu’elle pratique : le vélo d’appartement. Cela rappelle symboliquement que, malgré tous ses efforts, elle reste condamnée à faire du surplace.

Manque de contact envers le monde
Le seul contact avec le monde extérieur se fait de manière virtuelle. Sa Sœur regarde, à la télé, ce qu’elle croit être de la réalité, alors qu’il ne s’agit que d’une mise en scène, fictionnelle, de ce qu’elle devrait/pourrait être. Stéphany, quant à elle, semble avoir contact avec de « vraies » personnes, à travers ses forums de freaks, mais le médium reste, là aussi, virtuel. Aucun contact physique n’existe entre elles et le monde extérieur. Le sous-sol dans lequel elles habitent ne fait qu’augmenter cette impression.

LES MORBYDES

Imaginaire
Stéphany a des absences. Parfois, elle s’évanouit et vogue dans un autre monde. Sur scène, cela est représenté par un micro, dans lequel elle se met à parler en prononçant des paroles plutôt abstraites. Elle est tour à tour le monde, les égouts, ou encore « une bulle de coke » (comprenez Coca-Cola). L’arrivée de Kevyn (François Revaclier), qui va l’aider dans une enquête sur un tueur en série, l’aidera à sortir de chez elle, de sa situation d’enfermement. Si Kevyn est bien réel, on peut se demander ce qu’il en est de cette enquête. Stéphany est sortie plusieurs fois la nuit sur les soi-disant lieux du crime. Mais tout cela est-il vrai ? Ne s’agit-il pas d’un stratagème de Kevyn pour la faire sortir ? Chacun se fera sa propre interprétation. Et si c’était vrai ? Kevyn est inquiétant, peu expressif, fasciné par ces morts. Kevyn est-il le tueur ? Ou est-ce Stéphany ? Toutes ces questions restent en suspens jusqu’au bout…

Au final, Sébastien David et Manon Krüttli dénoncent de nombreux problèmes de société, de l’obésité à l’enfermement dans un monde virtuel, en passant par l’absence de contacts avec le monde, sans jamais les exposer clairement. C’est un théâtre du concret, pourrait-on dire. Le spectateur est avec les personnages, il tente de les comprendre, d’appréhender les problèmes avec eux, sans entité observatrice externe, qui donnerait des solutions. Dans cette pièce, c’est le consumérisme qui est aussi évoqué. Sa Sœur ne finit-elle pas par ne faire qu’un avec le canapé dans lequel elle est vautrée en permanence ? Stéphany ne finit-elle pas, dans une de ses absences, par rencontrer Moby, son idole, qui revient comme un leitmotiv tout au long de la pièce ? Moby ne lui dit-il pas que tout ira bien, alors que sa sœur est morte, par sa faute ? Mais là encore, comment différencier le vrai du faux ?

Dans cet espace métaphorique, de nombreuses questions se posent. Chacun se fera sa propre interprétation. Le pouvoir de suggestion est, en tous les cas, fort bien développé, dans cette sombre comédie, brillamment interprétée par les trois comédiens, dans une mise en scène intelligente et fine de Manon Krüttli, qui parvient à matérialiser avec brio le texte de Sébastien David.

Vous n’avez pas encore vu Les Morb(y)des et souhaitez vous faire votre propre opinion sur toutes ces questions en suspens ? Une seule solution : vous rendre sans plus attendre au POCHE/GVE pour assister à l’une des représentations ! Cela ne vous laissera pas indifférent.

Fabien Imhof

Infos pratiques :
Les Morb(y)des, de Sébastien David, du 21 novembre 2016 au 29 janvier 2017 au POCHE/GVE.
Mise en scène : Manon Krüttli
Avec Charlotte Dumartheray, Rébecca Balestra et François Revaclier
http://poche—gve.ch/spectacle/les-morbydes/
Photos : © Samuel Rubio