Cette année, le Théâtre Alchimic fête ses 10 ans. À cette occasion, la première pièce proposée concerne un monument du théâtre français, Jean-Baptiste Poquelin, avec Ombres sur Molière de Dominique Ziegler.

L’Alchimic a décidé de jouer la carte de la surprise pour cette nouvelle année. La première d’entre elles arrive dès l’entrée de la salle, où un éventail est tendu aux spectateurs. Même s’il faut le rendre à la fin de la représentation, saluons le geste du théâtre, qui ne veut pas que ses convives souffrent de la chaleur pendant l’heure quarante-cinq que dure la pièce. Deuxième surprise : la disposition de la salle. L’escalier permettant d’accéder aux gradins ne se trouve plus sur la gauche de la salle, mais au milieu. On comprend bien vite qu’il s’agit d’un effet de mise en scène, puisque c’est par-là qu’arrivera un peu plus tard le roi Louis XIV. La troisième surprise concerne l’auteur et metteur en scène de la pièce. Habitué aux thématiques du XXIème siècle, il fait pour l’occasion un bon de trois cent cinquante ans en arrière, qui plus est en alexandrins.

La pièce se situe en 1664, alors que Molière entrevoit un espoir après vingt ans de galère. Le roi Louis XIV lui apporte en effet son soutien en lui offrant une salle. Le dramaturge décide alors de s’attaquer aux hypocrites en écrivant Tartuffe. Bien vite, alors que la première approche, de nombreuses embûches vont se dresser devant lui. De la censure aux arrêts ordonnés par la Compagnie du Saint-Sacrement, plusieurs ombres s’accumulent alors sur Molière. Sa vie privée ne va pas mieux, puisqu’il ne parvient plus à résister à son attirance pour sa belle-sœur…

Dans un décor tout rouge – les rideaux, le sol, le fond de la scène et même l’escalier – Dominique Ziegler nous emmène sur un terrain qui n’est pas le sien, de prime abord, lui qui emmène généralement le spectateur dans des thématiques du XXIème siècle. La question de la censure, de l’interdiction de Tartuffe et toutes les interrogations qui en découlent ne nous ramène-t-elle pourtant pas à notre époque, où la liberté d’expression est sans cesse mise en cause, dans les médias, les théâtres ou tout simplement dans les événements qui se produisent chaque jour ? Certes, la vision proposée par le metteur en scène est quelque peu idéaliste et d’aucuns contrediront sa version de l’Histoire, un peu trop simpliste et orientée parfois. Il n’en demeure pas moins que ces questions sont plus que jamais d’actualité. Le regard du passé sert peut-être encore mieux le propos qu’un univers plus moderne.

Avec un casting extrêmement bien choisi, Ombres sur Molière fait rire par moments, mais pas que. Le spectateur est pris à parti, preuve en est avec cette déclaration de Molière, interprété par Yves Jenny, qui, dans une adresse directe aux dévots hypocrites, déclare – et c’est l’une des perles du texte de Dominique Ziegler :

« Bonimenteurs sournois, agiles faux prêcheurs

Vous avez confisqué le ciel pour nos malheurs ;

Vous nous pointez du doigt comme boucs émissaires

Pour camoufler au mieux vos abjectes affaires.

Contre vos faussetés je brandis mon talent,

Et, d’un crayon tranchant, je frappe le serpent ! »[1]

Il y a une véritable recherche dans le texte de l’auteur, recherche pour s’approcher au maximum du vocabulaire de l’époque, de celui de Molière également. Quelques passages sont particulièrement marquants, comme le monologue de Roullé, l’homme d’église interprété magistralement par Jean-Alexandre Blanchet, dans lequel il dénonce l’œuvre de Molière, le menaçant d’en être puni.

Au rayon casting, on peut encore souligner la performance d’Olivier Lafrance, jouant un Louis XIV plus vrai que nature, plein d’extravagance, presque d’arrogance, parlant de lui à la troisième personne. Jean-Paul Favre, dans le rôle de Basque, le conseiller du Roi, est certainement le personnage le plus caricatural de la pièce. En décalage avec le côté sérieux du sujet traité, il apporte une touche clownesque qui n’est pas pour déplaire au spectateur.

Au final, on retrouve, dans cette pièce sur Molière, de nombreux codes propres au célèbre dramaturge. Dominique Ziegler réussit un véritable tour de force en proposant cette pièce, rappelant les œuvres de Molière tout en posant des questionnements actuels, comme celui de la liberté d’expression. Bravo à lui et à toute sa troupe, qui joue encore au Théâtre Alchimic jusqu’au 4 octobre prochain.

Fabien Imhof

Infos pratiques : Ombres sur Molière, de Dominique Ziegler, du 8 septembre au 4 octobre 2015 au Théâtre Alchimic.

Plus d’infos : http://www.alchimic.ch/

[1] ZIEGLER, Dominique, Ombres sur Molière, Noir sur Noir, 2015, Acte I, Scène 3, p. 11.