Jusqu’au 18 octobre prochain, le Théâtre du Grütli présente Le Voyage d’Alice en Suisse, de Lukas Bärfuss, dans une mise en scène de Gian Manuel Rau, une pièce évoquant le débat autour de l’assistance au suicide.

Alice, c’est une longue dame brune, à la cascade de cheveux, aux grands yeux tristes. Alice, c’est une femme qui porte indifféremment baskets, vieil imper, jupe colorée ou robe d’une blancheur de linceul… parce qu’Alice, c’est celle qui, fatiguée de la vie, a décidé d’en finir. Totalement. Alice ne peut plus combattre : rongée par un mal incurable, elle est épuisée. Alors, quand le docteur Gustav Strom, praticien suisse officiant à Zürich, lui tend la main pour l’aider à en finir, elle n’hésite pas. Le pentobarbital sodique, ce sera son lapin blanc – celui qui lui ouvrira la porte vers l’autre monde qui, sans être un pays des merveilles, aura au moins l’avantage de lui apporter le repos.

Le point de vue de Fabien Imhof

La mise en scène est sobre. Un fauteuil et une table d’examen au premier plan, ainsi qu’un évier, au fond de la scène, pour représenter l’appartement du docteur, un morceau de parquet et une chaise pour celui d’Alice et un étendage pour l’extérieur. Tous les espaces sont ainsi présents en même temps sur scène. Selon où se trouvent les personnages, l’éclairage change. Il est plutôt chaud et intime dans l’appartement d’Alice, alors qu’il est froid, dans celui du docteur.

Le docteur Strom, interprété par Attilio Sandro Palese est, lui aussi, froid. Il semble d’abord ne rien ressentir. Puis il évolue. Alors qu’on lui demande pourquoi il exerce ce métier, il répond par une tirade, aussi belle qu’effrayante, sur les souffrances qu’il permet d’atténuer en aidant ses patients à rejoindre la mort. Alice (Monica Budde), évolue elle aussi. Elle est d’abord résolue à mourir, sa vie étant trop terne pour être vécue. Alors que le moment fatidique approche, elle se rend qu’elle fait tout pour la dernière fois. Chaque détail devient alors merveilleux à ses yeux. Paradoxalement, elle commence enfin à aimer la vie alors qu’elle s’approche de la mort.

Sans donner de réponse claire, Lukas Bärfuss pose donc des questions, en présentant les divers protagonistes inclus dans ce débat : le médecin, les patients, l’assistante du médecin, la famille des patients, le propriétaire de l’appartement dans lequel ont lieu les morts. Toutes ces personnes ont leur mot à dire. Chacun donne son avis, sans qu’aucun ne l’emporte vraiment. C’est là la force du texte de l’auteur zurichois, qui soulève de nombreuses questions, sans y apporter de réponse. Chacun se fait sa propre opinion. Le débat autour du suicide assisté existe depuis de nombreuses années. Le présenter sous forme de pièce de théâtre, comme une fiction réaliste, apporte une nouvelle profondeur au questionnement. Tous les aspects de la question y sont ainsi abordés : est-ce une décision égoïste ? Pense-t-on à notre entourage en choisissant de quitter la vie ? Un médecin qui assiste ses patients dans le suicide respecte-t-il le serment d’Hippocrate ? A-t-il le droit de les tuer ainsi ? L’éthique est-elle respectée ? Ces questions pourraient être multipliées à l’infini, tant le propos à traiter est vaste. Lukas Bärfuss le fait avec brio. Gian Manuel Rau a su rendre honneur à ce texte dans sa mise en scène, sans omettre aucun aspect du débat. Bravo à lui et à sa troupe de comédiens, qui parviennent à jouer tout en sobriété, sans jamais en faire trop. Ils parviennent même, par moments, à faire rire. Le sujet est pourtant grave. Alors oui, le rire du public est gêné, mais rire il y a.

Le point de vue de Magali Bossi

Sous la plume de l’écrivain zürichois Lukas Bärfuss et dans la mise en scène de Gian Manuel Rau, c’est une histoire de mort volontaire qui se joue dans Le Voyage d’Alice en Suisse. Un récit de passage dans l’ailleurs, un balancement indécis et pourtant décidé entre le monde d’ici et le monde d’au-delà. Au-delà de quoi ? Au-delà de sa propre vie, mais également des convenances, de la morale et des on-dit des gens qui ne comprennent pas. Si Alice n’a pas pu choisir sa vie, ne peut-elle pas au moins disposer librement de sa mort ? – Car en somme, notre naissance n’est qu’un coup de dé que se réservent nos parents, mais notre mort nous appartient.

Sans jugement, la pièce de Lukas Bärfuss construit ces questionnements sur la scène épurée du Grütli. L’éclairage froid du cabinet du docteur ne fait pas oublier la dimension clinique du débat : on aide les gens à mourir parce qu’ils l’ont décidé, parce que, en somme, c’est respecter le serment d’Hippocrate que d’accéder à leur demande et faire cesser leurs souffrances. Voilà l’argumentaire du docteur Strom et Bärfuss ne le juge pas, montrant au contraire que ce serment d’Hippocrate se transforme souvent en serment d’Hypocrite, lorsqu’on vilipende celui qui n’a plus la force de lutter pour sa propre vie – et encore plus, celui qui a compris cet abandon et l’aide à en finir.

Pourtant, dans la salle, on sent le public tendu, car le sujet ne laisse pas indifférent : les moments où, au hasard d’une tirade véhémente ou d’un dialogue bien construit (entre Strom et son propriétaire, Walter), l’humour apparaît (un humour grinçant, souvent noir, qui fait plus rire de soi-même que de la pièce), on sent les spectateurs hésiter. Faut-il rire ? En a-t-on le droit ? Rire de tout, même de la mort ?… Le rire est jaune, hésitant et lorsqu’il éclate brusquement, on jette un œil au voisin, à la voisine, à l’indélicat qui a osé ôter le masque. – Au final, on y passera tous, volontairement ou non. Alors, pourquoi ne pas en rire ?

Lukas Bärfuss ne juge pas, lui. Il aborde la question du suicide assisté de manière frontale : Alice a pris sa décision et compte bien s’y tenir – contrairement à John, ce patient anglais qui hésite, visite Strom plusieurs fois et, finalement, trop faible pour faire le voyage de retour, se condamne à force de tergiverser. Alice, c’est différent. Elle est fatiguée, elle espère trouver le repos… mais doit encore lutter : tout d’abord, contre sa mère, Lotte. Entre ces deux-là, l’amour filial est dur à exprimer mais, s’il se teinte parfois de brusquerie, il est bien là. Alice doit le lui dire ; elle le lui dira. Mais elle doit aussi lutter contre elle-même, contre cet attachement nouveau qu’elle voit naître entre elle et le docteur Strom (pour le plus grand malheur de l’idéaliste Eva, jeune assistante du docteur). Cet attachement ne changera rien : Alice prendra le pentobarbital sodique à l’heure dite. – Rideau, enfin presque, car la pièce connaîtra un sursaut qui laissera Gustav Strom solitaire, mais plus déterminé que jamais dans sa mission.

Au final, ni Lukas Bärfuss (qui livre un texte puissant), ni Gian Manuel Rau (qui parie sur une mise en scène multipliant les symboles, parfois étrange car à la limite de l’onirisme… au risque de déboussoler son public) ne jugent, dans Le Voyage d’Alice en Suisse : chacun est libre, au sortir de la salle, de se faire son idée sur le suicide assisté. Les acteurs, du désabusé Attilio Sandro Palese (Gustav Strom) à l’idéaliste Marie Ruchat (Eva, l’assistante), en passant par une Jane Friedrich (Lotte, la mère) très énergique et un Alex Freeman (John, le patient indécis) à l’impeccable anglais british… sans oublier Edmond Vullioud (Walter, le propriétaire), à la fois sensible et colérique – les acteurs ne jugent pas non plus, se laissant mener par l’implacabilité du destin et la porte de sortie rédemptrice du libre-arbitre qui guident chacun de leurs personnages.

Et la plus belle de tous, c’est sans doute Monica Budde, Monica aux longs cheveux qui fait vivre une Alice au bord de la mort. – Alice qui, devant le précipice qu’elle s’est elle-même choisi, redécouvre la beauté éphémère d’un instant, le vent sur le port, le goût d’un gâteau de poisson, parce que c’est la dernière fois.

Fabien Imhof et Magali Bossi

 

 Le Voyage d’Alice en Suisse

De Lukas Bärfuss

Mise en Scène par Gian Manuel Rau

Au théâtre du Grütli jusqu’au 18 octobre 2015