Le traditionnel Wilhelm Tell de Schiller devient entre les mains de Corsin Gaudenz et du Freies Musiktheater de Zürich un récit épique, retraçant, dans les deux langues de part et d’autre de la Sarine, les grands événements génériques de la Suisse, en chanson. Allez tendre l’oreille du côté du Théâtre Saint-Gervais.

Le public avance ce soir à petit pas, plus timide que d’habitude. Il se dirige vers la scène au cœur d’une fresque : le public se regroupe sur la place du village, là où les actions héroïques fusent et les voix des Grands, soutenus par les chants harmonieux du chœur, pétaradent. Le public, devenu l’ensemble des villageois, guette les sons des musiciens comme un début d’histoire. Le metteur en scène Gaudenz décrit alors le paysage qui prend forme. Des tours, une forteresse, des forêts. La clarinette fait retentir le premier acte et appelle le chasseur qui fend les cercles des spectateurs, comme pour réaffirmer toute son envergure. Il fait l’effet d’une pierre jetée dans une étendue d’eau calme. On vibre à ses côtés. Le chasseur Tell est immense, hardi, et balaie le sol de la salle avec sa hache..

Les musiciens guident les spectateurs en indiquant, à tour de rôle, les quatre actes et l’épilogue de Schiller. On apprécie ce clin d’œil au public qui assume d’ailleurs la fonction de repère dans cette pièce hors du commun. Elle se trouve en effet à la croisée de plusieurs chemins : Ilja Komarov, musicien compositeur de formation pop et rock, Trixa Arnold,  performatrice musicale et dramaturge, et Corsin Gaudenz pour la mise en scène et la composition. Ce dernier a travaillé pour la Rote Fabrik, l’espace public alternatif aux briques rouges basé à Zürich. De pair avec le Freies Musiktheater, il propose un spectacle surprenant. Tous participent de la reconstruction du mythe fondateur de la Suisse et des héros ayant agi contre la dynastie des Habsbourg, respectant aussi les écarts temporels gommés par Schiller.[1]

On reconnaît bien la cloche d’Altdorf tintant au loin, le tir de la pomme et la révolte des Confédérés. Le rôle exact de chaque comédien baigne toutefois dans le flou dès le début de la pièce. Les quatre chanteurs et chanteuses nous proposent leur version du mythe, teinté d’héroïsme. C’est ainsi que surgissent Rambo, Lara Croft ou Superman sous les vêtements de simples montagnards de la prairie du Rütli (ou Grütli). Ils en imposent, non seulement par leur corps massif et leur visage audacieux, mais aussi en donnant d’eux une image presque provocatrice qui ne s’accorde pas vraiment avec notre conception habituelle du héros. Si l’on accepte le pacte avec les comédiens et le metteur en scène, on se laisse toutefois emporter par le courant allégorique de la pièce aux allures d’opéra.

Les comédiens, tels des allégories, donnent forme, avec légèreté et amusement, aux idées véhiculées par le mythe : l’amour, la liberté, l’oppression ou encore la vengeance. Il s’agit vraiment de donner vie à ces idées avec ce dont ils disposent sur scène : un simple manche de pelle fera office de hache, tandis qu’un chiffon rafistolé sera le bandeau précieux ceignant le front en sueur de Rambo ou Werner Stauffacher, selon l’époque. Le détail est plutôt inscrit dans les mouvements des corps des comédiens. Les quatre héros et héroïnes n’hésitent pas à courir parmi les spectateurs ou à foncer contre les murs – même quand ceux-ci accouchent subitement de montagnes –  bref, ils sont traversés par ce qu’ils incarnent.

Il revient donc au spectateur de donner le sens qu’il souhaite à cette tournure du mythe, et cette pièce s’apparente en ce point au Living Theater des années 60.[2] Elle donne l’impression de sortir du théâtre tout en y étant, et suscite un élan de mobilisation parmi les spectateurs décontenancés, souhaitant alors se muer en acteurs aux côtés de ces Confédérés contemporains. Rien de Tell pour retourner rapidement à ses anciens manuels et relire l’histoire suisse !

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques :

Tell de Schiller du 12 au 16 décembre au Théâtre de Saint-Gervais.

Mise en scène : Corsin Gaudenz

avec Jeannine Hirzel (mezzo-soprano), Philipp Casparin (contreténor), Niklaus Kost (bariton), Raphaël Favre (ténor)

conception Ilja Komarov, Corsin Gaudenz, Trixa Arnold

Une production du Freies Musiktheater de Zürich.

Photos:©Julia Hintermuller

[1]L’enchaînement des évènements, du serment du Grütli au tir à l’arbalète dans la version de Schiller ne respecte pas la chronologie historique. Faute de documents fiables, Schiller semble plutôt proposer un tableau historique de la Suisse durant ces années. Par ailleurs, le texte de Gaudenz est une version librement inspirée, qui gomme entre autres le départ de Tell sur le bateau de Gessler sur le lac des Quatre-Cantons.

[2] Judith Malina et Julian Beck co-fondent le Living Theater à New-York en 1947. Ils conçoivent le théâtre à la fois comme un acte politique et une expérience esthétique dont l’objectif-clé serait de transformer les esprits. Ce faisant, l’auteur, les comédiens, le dramaturge et le public travaillent de pair pour donner du sens aux pièces proposées par le Living Theater qui rejette l’idée d’une hiérarchie dans l’espace de création. Le spectacle Paradise Now de juillet 1968 fait scandale à Avignon mais les porte très vite au-devant de la scène théâtrale.