Dis-moi qui tu es et je te dirais quel est ton futur. Telle pourrait être l’accroche de Oracles – l’avenir c’était mieux avant. Jouée à la Comédie de Genève lors de la deuxième édition de Commedia, cette création du GTA (Groupe de Théâtre Antique) fait la part belle à la divination…

Il est des moments que l’on attend impatiemment – des moments qui semblent concentrer dans leur trame les fils indistincts du futur. Oracles – l’avenir c’était mieux avant est, pour moi, un de ces moments. Tout a commencé il y a deux ans, lors de la première édition de Commedia, festival de théâtre universitaire co-organisé par la Comédie et les Activités Culturelles de l’UNIGE. Un soir (un de ces soirs où les sièges douillets d’un théâtre sont un refuge bienvenu), j’ai découvert le GTA… La troupe jouait alors Rudens, les naufragés, traduction hilarante d’une pièce de Plaute. Et, de mémoire de spectatrice, je crois bien n’avoir jamais autant ri ![1]

On comprendra donc mon impatience en apprenant que le GTA débarquait à nouveau en terres genevoises : avec Oracles – l’avenir c’était mieux avant, la troupe à l’improbable philosophie remettait le couvert – pardon, la boule de cristal !

Pythie, devin et nécromanciennes

Lever le voile du futur, une préoccupation superstitieuse tout droit sortie du passé ?… N’en soyez pas si sûrs ! De tout temps, la peur de l’avenir et l’envie de se rassurer ont tenaillé l’humain. Ce désir demeure plus que jamais actuel, comme l’explique le GTA :

S’il ne reste à notre époque de la divination antique que les horoscopes que les pendulaires lisent rapidement dans les journaux gratuits le matin, le besoin de sécurité, d’informations fiables et de prévisions n’a pas disparu ; qu’il s’agisse du temps qu’il fera demain ou du chaos climatique, de l’évolution de la conjoncture économique, de la prévision de l’avenir à l’aide du Big Data ou de l’avènement d’une intelligence artificielle, notre époque se caractérise par ses paris risqués sur l’avenir.[2]

Le besoin reste ; les méthodes changent. Ainsi, l’Antiquité gréco-latine offre une large palette de méthodes destinées à éclairer les méandres sinueux de l’avenir : au fil d’Oracles – l’avenir c’était mieux avant, le spectateur plonge dans les pratiques divinatoires les plus diverses… des visions hallucinées de la Pythie (jalousement gardée à l’intérieur du temple : entrée interdite aux touristes et aux curieux !), aux sombres machinations des nécromanciennes, en passant par l’examen des entrailles animales ou des phénomènes naturels (vols d’oiseaux, appétit des gallinacées, etc.).

À travers une multitude de scénettes, reliées entre elles par la thématique générale, c’est cette diversité qu’explore le GTA. Sans réel fil rouge diégétique, la troupe emporte son public dans différentes historiettes. On croise tout d’abord des touristes (ou des pèlerins ?) en quête de la Pythie : dans un joyeux décalage anachronique (valises à la main et sandales aux pieds), ils questionnent avec humour le gardien du temple de Delphes… avant de dégainer téléphones et autres smartphones, pour se lancer dans une course effrénée aux photos et autres selfies devant les colonnades. Même le public en a fait les frais ! S’enchaînent alors les histoires de Crésus (roi bien trop sûr de lui, qui voulut affronter les Perses en se basant sur des présages qu’il croyait favorables…), de la Pythie, de Cassandre ou encore de Tirésias. Choisi avec soin, le corpus antique sur lequel repose Oracles – l’avenir c’était mieux avant éclaire ces facettes multiples :

Le choix des textes traduits reflète la diversité des opinions antiques sur cette question à travers la grande diversité des auteurs, époques et genres littéraires représentes : des extraits de tragédies (Eschyle, Euripide, Sénèque) et d’épopée (Lucain), des récits historiques (Hérodote), des traités techniques (Cicéron) ou théologiques (Plutarque), la fable (Esope) et la satire (Juvénal). La traduction a été pensée pour la scène, accordant beaucoup d’importance au respect des styles propres à chaque genre littéraire ainsi qu’à l’accessibilité́ pour un public non spécialiste ; un travail d’adaptation a également été nécessaire pour les extraits issus des textes qui n’étaient pas destinés à être joués.[3]

Moderniser l’Antiquité

Cette importance accordée aux textes et à leur traduction, c’est une des particularités du travail du GTA. Fondé en 1989 et très actif au sein de l’Université de Neuchâtel, le groupe réunit une association et une troupe, constituée principalement par des étudiants. Ainsi, le comité du GTA dispose de solides connaissances scientifiques lui permettant d’appréhender au mieux les écrits anciens :

Rejetant l’image des marbres blancs sur fond de ciel bleu, il dépoussière les textes et les adapte au public actuel avant de les jouer avec une mise en scène contemporaine. Le GTA dispose de compétences scientifiques nécessaires à la traduction de textes – écrits en grec ancien, en latin ou en français médiéval – permettant de restituer les intentions des auteurs anciens ainsi perceptibles pour un public moderne. Par ces moyens, la troupe tente de ressusciter le rire des comédies ou l’émotion des tragédies antiques.[4]

Exit, donc, les traductions savantes et les références de spécialistes ! Les classiques antiques ou médiévaux sont remis au goût du jour… avec beaucoup d’humour : du Jeu de la Feuillée (Adam de la Halle) à la Samienne de Ménandre, en passant par Ovide et ses Métamorphoses, les limites sont repoussées. Sous la direction du metteur en scène Guy Delafontaine, la troupe du GTA prouve encore une fois que sa recette est un succès !

Parier sur le futur

Dans sa dernière création, le GTA, tout comme les peuples de l’Antiquité, a parié sur son futur, sur son succès, en proposant un projet ambitieux. Car Oracles – l’avenir c’était mieux avant, c’est un triple pari.

Un pari interdisciplinaire, tout d’abord : Oracles est avant tout une création qui mélange les arts. Textes et bande-son se mêlent, plongeant le spectateur dans le passé. Grâce à un travail impressionnant sur le geste, les corps semblent possédés par les mystères des devineresses et autres nécromanciennes, semblant danser au fil des transes et des prédictions. Proposant des traductions inédites, entièrement réalisées pour la création, le GTA offre également aux connaissances académiques un nouvel espace d’expression, traçant des ponts entre les milieux : le travail universitaire s’invite sur les planches ; le passé conquiert le présent.

Un pari visuel sous-tend ensuite cette interdisciplinarité : dans Oracles, le GTA mise tout sur une scénographie époustouflante. Organisé en deux entités distinctes, l’espace scénique thématise la séparation entre initiés et profanes – ceux ayant accès au futur, et les autres… Un voile blanc coupe ainsi la scène en deux, du plafond aux planches : éclairé depuis le sol par des spots verticaux figurant le clair-obscur des colonnes d’un temple, le tissu laisse deviner, par transparence, un espace sacré. Cet espace, c’est celui du sanctuaire où se jouent les mystères du futur : n’y sont admis que ceux capables de lever les secrets de l’avenir… les autres resteront de l’autre côté, attendant des réponses. Cette disposition particulière permet au GTA de jouer sur les transparences et les lumières, à l’aide de dispositifs aussi simples qu’ingénieux : ainsi, la scène d’autopsie du taureau, où la pratiquante se penche (métaphoriquement) sur le corps de la bête. Aidée de ses assistants, elle sonde les résultats du sacrifice… et une simple couverture de survie, agitée lentement derrière le voile, figure les flammes sacrées, qui dansent sur le tissu. Un moment magique, si beau et si simple – un pari visuel auquel il fallait penser !

Mais Oracles – l’avenir c’était mieux avant, est surtout un pari textuel. Pas facile de créer une unité avec des textes aussi diversifiés, issus de genres et d’auteurs bien différents… et qui, à l’origine, n’étaient pas tous destinés à la scène ! Rendant compte de réalités anciennes, avec lesquelles les spectateurs sont souvent peu familiers, le corpus construit par le GTA lui a permis d’exploiter les décalages entre Antiquité et Époque contemporaine. Transposant des éléments antiques dans un contexte moderne, jouant sur les symboles et les codes, la troupe a misé sur l’humour : les pèlerins de Delphes sont des touristes qui prennent des selfies ; l’assistante du devin Tirésias se lance dans une véritable autopsie du taureau… avec masque de chirurgien, gants et scalpel, s’il vous plaît ! Si le rire désamorce souvent des situations basées sur des références antiques complexes, il ne parvient toutefois pas toujours à rendre lisible la réalité d’un monde oublié. Certaines scènes demeurent dès lors obscures et freinent par endroit l’adhésion du spectateur : ainsi, la lecture croisée du drame d’une jeune Pythie et du récit d’une devineresse (Cassandre ?), où éléments diégétiques, références antiques et mouvements des corps s’enchaînent à un rythme effréné. Si l’on peut souligner la performance physique de cette scène (les actrices incarnant les oracles simulent de véritables transes, avec une grande intensité !), on peut regretter que le texte perde une clarté pourtant revendiquée par le GTA… Serait-ce une métaphore de l’avenir, dont les arcanes restent obscurs pour les non-initiés…?

En présentant une création beaucoup plus réflexive que Rudens, les naufragés, le GTA a offert à Commedia une plongée dans les arcanes divinatoires, jouant avec humour avec l’anachronisme, cherchant une unité à travers un corpus morcelé (à l’aide d’un visuel fort et d’un travail scénique impressionnant). La troupe gagne son pari sur l’avenir… en montrant que l’Antiquité, c’est loin d’être du passé ! Bravo !

Magali Bossi

Photo : © Ariane Sudan

[1] Un retour sur cette pièce ? N’hésitez pas : http://www.reelgeneve.ch/les-ptits-bateaux-de-la-comedie-rudens-et-capitaine-etc/.

[2] Extrait du dossier de tournée 2016 de Oracles – l’avenir c’était mieux avant, p. 7.

[3] Extrait du dossier de tournée 2016 de Oracles – l’avenir c’était mieux avant, p. 8.

[4] Extrait du dossier de tournée 2016 de Oracles – l’avenir c’était mieux avant, p. 3.