Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien rêver.

Lorsque l’on parle de rêve, on a surtout en tête les songes que l’on fait endormi. La plupart du temps, ces images du subconscient sont là pour révéler quelque chose que l’on ignore, un souci que l’on ne peut ou veut pas voir, la cause de ce souci, ou même sa solution. Ils peuvent aussi aider, dans certains cas, à surmonter un traumatisme. Les autres rêves sont ceux que nous faisons éveillés, lorsque la réalité ne convient pas à nos souhaits, à l’image que nous nous faisons du bonheur. C’est le mécanisme du « si ». Nous imaginons, à partir d’éléments concrets de notre entourage, des moments que nous reconstruisons à l’infini. Nous avons alors recours aux fameux « c’est comme ça que j’aurais dû lui parler », « si je m’étais jetée sur mon appareil à temps, j’aurais pu prendre cette incroyable photo » ou encore « si je m’étais suffisamment appliquée aux leçons de théâtre, peut-être m’aurait-on remarquée et peut-être serais-je en ce moment-même sur le point de tourner dans le prochain film des Frères Coen » … oui, car quitte à rêver, autant le faire en grand. Il peut arriver que les deux sortes d’illusions se mélangent et se confondent. Deux possibilités s’offrent alors à nous : soit on imagine des objets ou des situations que l’on a construits, éveillé, et que l’on essaie de réaliser, endormi, soit on tente de recréer dans la réalité des instants que l’on a vécus en rêve. C’est cette dernière manière de composer que Jacques Demy utilisa dans son film Peau d’âne (1970), que j’ai présenté la semaine dernière et que j’approfondirai aujourd’hui.

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Je vous résume le propos en deux mots. La reine bleue est sur le point de mourir. Son royal époux promet d’exaucer son dernier souhait : se remarier, mais uniquement avec une femme qui soit au moins aussi belle qu’elle. Il décide d’épouser sa fille, portrait craché de la reine. Afin d’échapper à ce mariage incestueux, la princesse s’enfuit sous une peau d’âne et se cache au fond de la forêt. Pour ceux qui voudraient avoir un peu plus de détails, je vous propose d’aller lire mon article de la semaine dernière. Cette histoire est un conte de fées, il est donc par définition en décalage avec la réalité, tout en en reflétant certains aspects. Pourtant, si le genre est cher à Jacques Demy – rappelons-nous combien il admirait Jean Cocteau et son adaptation de La belle et la Bête – il n’en épouse pas tous les traits. En effet, on retrouve dans Peau d’âne le prince, la princesse, la fée et le happy end. Seulement voilà. Le prince est dépressif, la princesse fume la pipe, la fée se déplace en hélicoptère et pour ce qui est du happy end, peut-on vraiment être heureux des retrouvailles d’un père et d’une fille qui étaient sur le point de se marier ? Sous couvert d’un joli film tous publics, Peau d’âne se révèle être une série de questions que le réalisateur pose à ses spectateurs, perplexes et mal à l’aise face à ce long-métrage difficile à percer à jour. Voyons maintenant comment la dimension onirique y est déployée.

Quel temps fait-il ? 

Les deux sens du mot « temps » sont utilisés et déployés de manière originale dans Peau d’âne. La météo, premièrement, transparaît littéralement à travers les trois robes que la princesse fait confectionner pour repousser à plus tard – tout est une question de temps – le mariage avec son père. En effet, la fée des Lilas lui a donné le conseil d’exiger de son père trois robes avant d’accepter sa demande. Survient tout d’abord la robe couleur du soleil, puis couleur de la lune et enfin, couleur du Temps. Si l’on se représente assez facilement les deux premières – encore que… allez donc jeter un œil ici, vous m’en direz des nouvelles – la troisième quant à elle est difficilement imaginable, et pour cause ! Jacques Demy avait décidé que rien ne lui était impossible et qu’il serait capable de matérialiser le temps qu’il fait sur une robe. Pour la réaliser, il utilisa une matière appelée « scotchlight », capable d’accrocher la lumière et qui possède donc les mêmes propriétés qu’un écran de cinéma. Il filma un ciel bleu dans lequel des nuages blancs se déplacent à grande vitesse et fit projeter sur la « robe-cinéma » ce film 16mm. Ainsi, il donne l’illusion que le ciel – bleu comme le royaume de la princesse – se reflète jusque sur les vêtements de Peau d’âne.

Outre la météo, le temps qui passe est étroitement lié à la problématique du film. « Pour moi, le fantastique, c’est également l’abolition du temps », confie Jacques Demy. La temporalité n’est pas suspendue, contrairement aux contes de fées classiques. Elle est laissée à la libre interprétation du réalisateur. Celui-ci s’amuse donc à faire de la fée des Lilas un personnage aux idées très « Nouvelle Vague », puisqu’elle conseille au roi la lecture de Cocteau et d’Apollinaire. Elle possède aussi un téléphone et se déplace en hélicoptère. Cependant, comme toute fée qui se respecte, elle vit dans une coquille d’huître au beau milieu de la forêt, entourée de roses qui parlent. « J’espère que tout dans mon film paraît normal », s’inquiétait Jacques Demy…

Au bal costumé

Je l’ai déjà exposé dans mon précédent article, les couleurs des costumes et des décors de Peau d’âne sont fondamentales. L’univers des personnages est scindé en deux tonalités : le bleu du royaume de la princesse et le rouge du royaume du prince.

La première couleur représente à la fois la pureté illusoirement éternelle de l’enfance et la vieille monarchie conservatrice. Elle s’inspire également d’une troisième source qui est, elle, moins évidente au premier coup d’œil : Barbe-Bleue. Ce personnage du conte éponyme de Perrault séquestre et tue ses épouses les unes après les autres. Il sert de modèle au roi bleu, qui retient Peau d’âne prisonnière dans son enfance et la force à l’épouser. À défaut de la meurtrir physiquement, c’est son ingénuité et sa candeur qu’il assassine. Elle quitte le monde qu’elle a toujours connu avec sur le dos une peau d’âne. Ce déguisement est un symbole criant. Même si la manière dont le sujet de l’inceste est traité est si excentrique qu’elle fait sourire, à travers notamment la chanson de la fée des Lilas qui nous explique que « des questions de culture et de législature décidèrent en leur temps / Qu’on ne mariait pas les filles avec leur papa »[1], la peau d’âne malodorante est là pour nous rappeler la souillure que la princesse portera à jamais sur elle, son innocence ravie par la proposition indécente de son père. Elle lui vaudra le surnom de « la dégoûtante » et l’empêchera de rencontrer le prince.

Tout ceci nous mène à la deuxième couleur : le rouge. Elle symbolise l’émancipation de Peau d’âne qui, après avoir découvert un amour « adulte » bien différent de l’affection maternelle de sa marraine, entre de plain-pied dans sa vie de femme et se prépare à rencontrer l’homme qui partagera sa vie. Couleur de la révolution, le rouge accompagne la princesse dans son changement d’ère et de valeurs.

Le final est marqué par les costumes blancs du prince et de la princesse :

« Chez Jacques Demy, le blanc est composé de toutes les couleurs du prisme. Dans ce Peau d’âne si coloré, le blanc vient unir la princesse d’un royaume bleu au prince d’un royaume rouge en de justes noce. Blanc comme l’innocence. Blanc comme les rêves des amoureux, déclinés en plusieurs tableaux. Blancs comme les capes du bal des chats et des oiseaux. Blanc comme les costumes des fêtes royales, dont cette noce finale. »[2]

La clef des champs

Le sommeil est utilisé chez Jacques Demy comme clé du voyage initiatique. Il permet aux personnages de rêver et ouvre ainsi leurs sens à des découvertes fondamentales pour leur avenir. La première occurrence survient lorsque Peau d’âne quitte son château. Elle s’endort dans un carrosse et se réveille, au matin, dans une charrette. Le contre-pied de Cendrillon est pris dans cette transformation à rebours : l’éclatante princesse dans son attelage clinquant se mue en souillon transportée en carriole tirée par un cheval boiteux. Elle atterrit dans l’épaisse forêt qui borde le royaume rouge. La forêt, dans les contes, est le lieu du danger, de la peur – rappelons-nous l’histoire tragique du Petit chaperon rouge – mais aussi du secret et de la protection. Comme Blanche-Neige – premier amour de Jacques Demy… à sept ans – Peau d’âne se réfugie au fond des fourrés pour échapper à la méchanceté, à la perversité des Hommes. Elle trouve un havre de paix où la faune et la flore sont bienveillantes et consolatrices.

Le songe apparaît une seconde fois, lorsque le prince mange le cake d’amour préparé par la princesse. Celui-ci contient l’anneau hautement érotique – symbole du don tout entier de la personne de Peau d’âne à son bien aimé – qui permet au prince de rejoindre la jeune fille dans son rêve. De cette façon, ils se rencontrent, découvrent et s’avouent leur amour mutuel : « Je ne savais pas que tu m’aimais / En êtes-vous certain désormais ? / Il aura suffi d’un anneau d’or / Il aura fallu qu’on nous jette un sort »[3]. Visuellement, le corps du prince se dédouble et se lève. La princesse le rejoint dans sa chambre et ensemble, ils prennent la clef des champs et partent dans une clairière aux tonalités et aux nuances hallucinées. Isolés dans l’intimité qu’ils se sont construite en rêve, ils traversent une rivière dans une barque en forme de cygne et se roulent dans l’herbe, tout en « se gavant de pâtisseries »[4] comme des enfants. Ils font, dans leur chanson, des projets d’avenir et se promettent de « [faire] ce qui est interdit »[5], à savoir d’aller ensemble à la buvette et de fumer la pipe en cachette. Ces paroles contrebalancent volontairement avec l’interdit proposé par le roi bleu. Le prince, par son âme encore juste et loyale, sauve Peau d’âne de son traumatisme et lui permet de retrouver sa place dans un amour d’enfant.

Jacques Perrin et Catherine Deneuve, qui incarnent les jeunes premiers pour la seconde fois dans la filmographie de Demy, ont déjà expérimenté les rencontres par rêves interposés dans Les demoiselles de Rochefort (1967). Le jeune Maxence y cherche son idéal féminin, une femme qu’il a imaginée à partir des portraits de vierges de Botticelli, tandis que Delphine « souvent dans [s]on sommeil, croise son visage »[6]. Ils sont tous deux amoureux d’images vues en songe. Ils ont, eux aussi, construit une réalité pour échapper à leur monde car la vie les déçoit, ils en ont « jusque-là, la province [les] ennuie »[7]. Le rêve leur permet de voir les traits de leur idéal respectif mais pas encore de le rencontrer. Tout au long du film, ils se manquent de justesse. Maxence finira par monter, par hasard, dans le camion qui emmène Delphine à Paris : contrairement au mécanisme de Peau d’âne, le rêve échoue dans son projet de rapprocher les jeunes gens. C’est dans la réalité qu’ils se trouvent enfin et prennent leur destin en main.

Jacques Demy désirait réaliser un film plongé dans « l’enfantin et le merveilleux ». Lorsqu’on y regarde de plus près, il n’y a que très peu d’enfantin. Outre la perversité du roi et les intrigues de la fée, les décors et les costumes tiennent plus de l’irréel presque inquiétant que du merveilleux. Ils semblent avoir été imaginés sous l’emprise de drogues hallucinogènes qui ouvrent l’esprit du metteur en scène et poussent sa créativité au maximum de ses capacités. Il imagine pour ses personnages des paradis artificiels proches de ceux de Baudelaire, Verlaine ou Apollinaire et offre aux spectateurs « une vision adulte d’un récit complétement pervers, devant lequel le public se mettra ou non des œillères suivant son degré de puritanisme »[8]. Pour conclure ce voyage initiatique et féérique à travers ce magicien génial qu’était Jacques Demy, je citerai simplement l’explication qu’il donnait à ceux qui lui demandaient pourquoi il réalisait un tel film :

« Parce qu’une princesse refuse d’épouser son père. Parce qu’un âne fait bêtement des crottes d’or. Parce qu’une rose qui parle vous regarde toujours dans les yeux. Parce qu’une fée tomba amoureuse et que cela ne se fait pas. Parce qu’un prince a su rester charmant. Parce qu’enfin cette histoire de doigt et d’anneau, de vous à moi, c’est fort curieux »

Lea Mahassen

Références :

Peau d’âne, Jacques Demy (1970)

La Belle et la Bête, Jean Cocteau (1946)

Les demoiselles de Rochefort, Jacques Demy (1967)

Il était une fois Peau d’âne, Rosalie Varda-Demy et Emmanuel Pierrat, Editions de La Martinière, Paris, 2014

Pour ceux qui désireraient réaliser un cake d’amour…

https://www.youtube.com/watch?v=4vnS55MI-Vs

Pour ceux qui voudraient bénéficier de quelques conseils avisés…

https://www.youtube.com/watch?v=cEqxp3LsqMw

Et enfin, parce qu’il est parfois bon de faire ce qui est interdit…

https://www.youtube.com/watch?v=rw7sCNtYOd0

[1] Peau d’âne, DEMY Jacques (1970), « Conseils de la fée des Lilas »

[2] VARDA-DEMY Rosalie et PIERRAT Emmanuel, Il était une fois Peau d’âne, p.131, Editions de La Martinière, Paris, 2014

[3] Peau d’âne, DEMY Jacques (1970), « Rêves secrets d’un prince et d’une princesse »

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Les demoiselles de Rochefort, DEMY Jacques (1967), « Chanson de Delphine »

[7] Les demoiselles de Rochefort, DEMY Jacques (1967), « Chanson des jumelles »

[8] VARDA-DEMY Rosalie et PIERRAT Emmanuel, Il était une fois Peau d’âne, p.241, Editions de La Martinière, Paris, 2014