(Publié initialement sur le site lacenelitteraire.com le 9 mars 2016)

Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, Mvesso Nganti vous emmène dans l’univers africain de Mongo Beti, avec Perpétue ou l’habitude du malheur.

« Comment j’ai appris que Perpétue était morte ? Tu ne croirais pas une histoire de vivants, frérot. Je reviens de l’enfer et je n’aurai pas assez de toute ma vie pour te raconter mon séjour là-bas. »

ENCORE MONGO BETI !

Encore Mongo Beti ! s’est-on sans doute interloqué en 1974, date de la publication de Perpétue ou l’habitude du malheur chez Buchet/Chastel.

L’écrivain camerounais dont la plume était incisive, acerbe, révolutionnaire avait déjà fait beaucoup parler de lui à travers bon nombre de ses romans : Ville cruelle (1954) ; Pauvre Christ de Bomba (1956) et son essai ; Main basse sur le Cameroun (1972). Fidèle à l’écriture engagée, le Camerounais présente une fois de plus au grand jour les affres de la société postcoloniale et surtout néocolonialiste. Dans son chef d’œuvre romanesque, il nous est conté dans son style bien connu, l’histoire de Perpétue qui après avoir été vitupérée, ostracisée et châtiée à perpétuité par son époux qui d’ailleurs n’est qu’un fonctionnaire à qui on a vendu une belle femme, est décédée. En tout cas, c’est ce que révèle l’enquête qu’entreprend Essola. Après six ans dans un camp de concentration, il décide de faire la lumière sur la mort de sa sœur et c’est le fil d’Ariane de l’histoire du roman. Si Perpétue se fait prostituer et se laisse violenter par son mari, c’est qu’elle s’est accommodée à l’anormal. Le malheur ne l’émeut plus et ce jusqu’à son dernier soupir. Perpétue était vraiment habituée au malheur !

L’onomastique et l’anthroponymie : les outils pour lire et comprendre

Au-delà de l’intrigue, du dénouement et de la beauté romanesque, se dévoile une écriture révolutionnaire. L’écrivain, dans son engagement, lutte contre le néocolonialisme et la dignité de l’homme noir, un combat cher aux jeunes écrivains africains du vingtième siècle. Plus encore, la bataille, la révolution pour l’écriture poussa la plupart des Noirs à écrire sous des pseudonymes – pour leur sécurité – et c’est dans cette trame qu’Alexandre Biyidi choisit le nom de Mongo Beti dont l’étude onomastique nous révèle la signification suivante : « enfant beti » ou « le beti » – « Beti » étant ici le nom de sa communauté chez les Bantous, ce qui connote son attachement à son identité culturelle. Si, à contrario, son compatriote, et de surcroît écrivain engagé, René Louis Ombede a choisi René Philombe, Alexandre Biyidi pour sa part a fait montre d’authenticité culturelle par deux fois, vu que par le passé il avait publié Ville cruelle sous le pseudonyme d’Eza Boto qui veut dire « l’étranger » dans sa langue maternelle. Une façon pour lui de montrer sa non-assimilation à un autre peuple. Pour le cas particulier du roman évoqué ici, l’écrivain use une fois de plus des noms significatifs pour faire passer son message, et c’est en jetant un regard anthroponymique sur les personnages que l’on comprend aisément son souci, celui de critiquer la situation qui prévalait en Afrique en général et au Cameroun en particulier dans les années d’après-indépendance. En premier lieu, l’auteur évoque le régime d’un certain Baba Toura, nom qui ressemble étrangement à celui du premier président Camerounais, Hamadou Ahidjo. Le régime de Baba Toura tout comme celui du Cameroun est marqué par la dictature, le népotisme, l’hégémonie. En outre, le camp de concentration où Essola a passé six années ressemble étrangement aux prisons célèbres qui existaient alors au pays de Mongo Beti : Mantoum, Tcholiré et Yoko, chargées de torturer tous ceux qui s’opposaient au régime en place. D’ailleurs, les nationalistes maquisards ou intellectuels qualifiaient Ahidjo de président « fantoche » à solde de la France. Ensuite, nous avons le prénom Ruben, qui renvoie inéluctablement à un héros national camerounais : Ruben Um Nyobe qui, contraint au maquis par les Français, est finalement assassiné le 13 septembre 1958. Dans Perpétue ou l’habitude du malheur, Ruben est un leader politique, assassiné presque dans les mêmes circonstances. Et enfin, nous avons Perpétue, un prénom qui fait penser à un éternel recommencement. Autrement dit, les malheurs de Perpétue sont à l’image du calvaire que traverse le pays, et donc les populations s’en accommode.

En fin de compte, il faut dire l’engagement de Mongo Beti face au régime néocolonialiste, dans ce roman où restent d’actualité les procédés forts démonstratifs qu’il a utilisés.

Bonne lecture.

Mvesso Nganti

 

Référence : Mongo Beti, Perpétue ou l’habitude du malheur, Paris, Éditions Buchet-Chastel, 2003.

Photographie : ©Magali Bossi (banner), ©Ariane Mawaffo (couverture)

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