Aujourd’hui je vous propose une petite réflexion sur la mémoire et comment l’améliorer.

Le docteur Sacks décrit dans son livre :  l’homme qui prenait sa femme pour un chapeau[1] plusieurs cas de personnes présentées comme « retardées ». Il remarque que ces personnes ne peuvent résoudre de simples problèmes mathématiques ni même assurer une juste coordination de leurs mouvements. Ce sont des êtres à qui on ne peut presque rien apprendre et qui sont incapables d’occuper une place dite « normale » dans la société. Cependant, il y en a certaines qui présentent des facultés étonnantes, notamment « les jumeaux »[2] qui sont capables de trouver le jour de la semaine de n’importe quelle date et ce presque immédiatement alors qu’ils sont incapables de procéder à une addition. En les observant, le docteur Sacks remarque qu’ils passent de longs moments à échanger des nombres très complexes. Dans ces moments, les jumeaux semblent sereins, heureux et profondément concentrés. Sacks découvre qu’ils échangent des nombres premiers et, en les poussant un peu, il se rend compte qu’ils sont capables de donner des nombres premiers à douze chiffres ! Lorsqu’on les interroge sur cette extraordinaire faculté, les jumeaux disent simplement qu’ils voient les nombres comme un paysage qui germerait dans leur esprit. Ils rattachent ces nombres à des émotions, les reconnaissent après les avoir utilisés, bref ils deviennent familiers. Si Sacks ne sait pas exactement comment les jumeaux procèdent pour procéder à leurs « calculs », si on peut appeler ça ainsi, il comprend que leur mémoire joue un rôle très important. Les deux frères n’arrivent pas à retenir les schémas qu’on leur explique, les tâches qu’on leur demande de faire, mais les chiffres qu’ils prennent plaisir à trouver, ils s’en souviennent.

Ce n’est pas le seul cas où les chiffres se trouvent reliés à une émotion. Le mathématicien Wim Klein disait qu’un chiffre connu était comme un vieil ami que l’on retrouvait. Il devient une entité pourvue de plusieurs caractéristiques qui peuvent être arbitraires : une émotion qu’on éprouve en le retrouvant, une date d’une importance personnelle ou, au contraire, objectives : il est le diviseur de tel ou tel autre chiffre, c’est un nombre premier, etc…

Mon avis est que, dans le cas des jumeaux, ces derniers aient développé une mémoire, que j’appellerai émotionnelle, extrêmement riche. Ils ne peuvent pas apprendre à additionner des chiffres, mais peuvent leur donner un sens, non pas concret comme : « 2 est le double de 1 » ou « 3 est la racine carrée de 9 », mais les relier à des émotions, à des souvenirs, heureux ou non, qu’ils ont éprouvés ; ils se souviendront de ces opérations mathématiques.

Ce qui est vrai dans le cas des jumeaux l’est aussi pour le reste des hommes : plus on relie ce qu’on doit apprendre à des émotions, à des phénomènes connus, plus nous apprenons vite et bien. Le mérite des deux frères vient du fait qu’ils ne pouvaient pas apprendre comme les autres et que, de ce fait,  ont mis en évidence une méthode mainte fois éprouvée, mais trop souvent oubliée.

Aujourd’hui, on ne nous apprend plus à apprendre : on nous innonde de feuilles entièrement remplies de mots dépourvus de sens personnel pour ceux qui doivent les mémoriser. Le bourrage de crâne est la méthode la plus répandue pour assimiler des notions de nos jours : apprendre par cœur en répétant le plus de fois possibles les chiffres et les lettres. Cette méthode est peut-être la pire et pourtant personne ne nous en informe.

Pour préciser ma pensée, je vais faire une petite allégorie de la mémoire. Imaginez un fleuve dont le courant est formé des stimuli que nous percevons en tout temps. Les éléments que nous devons apprendre sont des bouées qui flottent au grès de l’eau. Prises individuellement elles sont trop légères pour couler et ainsi s’ancrer de plus en plus dans la mémoire. Essayer d’apprendre par cœur ces éléments revient à les pousser sans cesse au fond avec une sorte de main gigantesque, provoquant de nombreux remous. Chacune des bouées essaie de remonter à la surface dès qu’elle est au fond et que lapression n’est plus exercée. En clair, ce qu’on apprend ne demande qu’à sortir de notre mémoire. Un moyen de garder ces éléments au fond de l’eau, bien ancrés dans notre mémoire, c’est de les relier entre eux. Plus vous ferez de liens, en particulier émotionnels, avec ce que vous apprenez et mieux cela vous restera en mémoire. Un exemple avec l’adjectif : « faux » qui se dit : « falso » en espagnol. Pour mieux retenir ce mot, vous pouvez imaginer Norman le youtubeur disant « falso » à la place de son « faux » habituel ou encore Perceval et son : « c’est pas faux » : imaginez-le dire : « c’est pas falso » et ce mot rentrera beaucoup plus facilement dans votre mémoire, si vous connaissez les deux références précédentes. Il en va de même si vous avez une histoire personnelle avec ce mot ou avec l’Espagne. Imaginons que vous êtes en vacances en Espagne sans pour autant parler la langue. Il y a une compétition sportive importante qui vous tient à cœur, vous allumez donc la télévision et vous cherchez une chaîne sportive pour connaître le résultat d’un match. Votre équipe préférée joue contre l’Espagne. Soudain le présentateur prononce, la mine déconfite, le mot « falso » et annonce le score : c’est votre équipe qui a gagné. Ce souvenir vous restera gravé en mémoire. Vous pouvez imaginer qu’une tierce personne a demandé au présentateur si l’Espagne avait bien gagné, d’où sa réponse qui vous a tant ravi.

En résumé je vous encourage à relier ce que vous devez apprendre à vos souvenirs déjà sauvegardés dans votre mémoire, à faire en sorte que ces nouvelles bouées qui flottent à la surface soient attachées à une multitude d’autres bien au fond de l’eau à l’abri des courants qui les feraient dériver et sortir de votre mémoire.

Photo : © Copyright 2013 – Astuces Memoires

[1] L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Oliver Sacks, Editions du Seuil, 1998, pour la traduction française

[2]L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Partie IV, chapitre 23: Les jumeaux