Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Cet après-midi, Magali Bossi tente la grande aventure, avec Les chevaux sauveurs, un recueil de nouvelles de Pierre Yves Lador.

« Je continuais à ramasser les signes perdus d’un monde en pleine dévolution, bricoleur en train de fabriquer une espèce d’arche de Noé des objets hasardeux ou un radeau de l’hétéroclite qui permettrait, le cas échéant, à l’archéologue du futur de trouver en un modeste et improbable musée les traces assemblées, recueillies, d’un culte qui n’avait jamais existé. »

Qui sont donc ces mystérieux petits chevaux ? Tantôt noirs, tantôt blancs ou encore rouges, ils hantent les pages d’un recueil de nouvelles aussi stupéfiantes qu’irréalistes : Les chevaux sauveurs, de Pierre Yves Lador, paru en 2015 aux éditions Hélice Hélas et illustré par Adrien Chevalley. Chevaux sauveurs ou chevaux sauvages, ils n’ont ni dieu, ni maître. Escadron légendaire d’une ONG archaïque, ils volent au secours des démunis et les tirent parfois des mauvais pas. Leurs sabots trottinent et leurs hennissements s’enfuient au loin, quand on cherche à les regarder de plus près.

Qui sont-ils ? Nul ne peut le dire – et encore moins Lador qui se fend pourtant d’un propos liminaire alléchant, tout en échos et jeux de mots :

« Vous ne trouverez pas sur internet mention de cette ONG improbable qui a pour nom Chevaux sauveurs. Parfois le sauvage peut sauver. Vous lirez ici dix récits d’intervention discrète et pas toujours efficace de ces créatures enchantées qui semblent être originaires du Pays d’En-Haut, contrée mystérieuse dont on sait qu’elle fut de tout temps féconde en inventions et en solutions, en contes et en mythes, de ceux que réclame un environnement montagnard à la fois généreux et cruel, à l’image de notre monde. »

Le Pays d’En-Haut – autrement dit, les Préalpes vaudoises, dont le texte de Lador porte les traces : que ses personnages soient coincés dans un téléphérique montagnard ou plus en aval, sur les ponts de Lausanne. Dans la nouvelle « Les chevaux errants du Pays d’En-Haut », Lador éclaire comiquement l’origine étrange de ces chevaux vaudois :

« Il y avait une fois des chevaux blancs qui vivaient librement parmi les hommes. Une fée des Alpes, Viviane, les avait bannis après qu’ils eurent été irrespectueux à son égard, laissant leur crottin sur son gazon enchanté et jusqu’à ce qu’ils aient réparé cette offense en sauvant mille vies humaines. »

11.04 - 13h - Chevaux Sauveurs

On reconnaît bien là le mauvais caractère des fées et la tête de linotte des canassons… Résumer Les chevaux sauveurs est quasiment impossible, les nouvelles se suivant sans se ressembler. On croisera, au hasard, des ramasseurs de signes amoureux de cygnes, un accoucheur conducteur de cabines téléphériques, un randonneur distrait et philosophe, une sorcière blanche et des nains de jardin, un urbaniste luttant contre le suicide et bien d’autres encore. Alambiqué, le style de Lador est ardu à la première lecture : longues phrases à incises, émaillées de jeux de mots et d’échos ; digressions flânant à la manière de la pensée de Montaigne ; longues réflexions noyant l’intrigue dans la vague des phrases… et pourtant, la poésie est là. Pour peu qu’on ouvre l’œil et qu’on se laisse porter par le flot. Ainsi :

« Je savais, pour avoir parcouru un an le Népal et l’Inde accompagné de ma trompe tibétaine que j’avais échangée contre mon cor des alpes en fibre de carbone et qui me permettait de vivre en jouant dans les villages, parcouru deux ans durant les Andes et passé un an dans les Chiapas sur les traces du mystérieux B. Traven, l’auteur du Trésor de la Sierra Madre, et avoir un peu frotté et tanné ma peau blanche au cuir des rosses efflanquées et aux rudes mâchoires, aux trompes perfides ou aux ardillons revêches d’insectes innommables, que pour la plupart des humains le progrès signifiait le passage de la maison de branches, de torchis ou de terre plus ou moins cuite à l’abri de vieille tôle ou de matières plastiques diverses, issues d’anciens artefacts, conteneurs ou tonneaux, sans qu’ils voulussent vraiment être disciples de Diogène, mais au contraire par grégarisme, pour ne pas manquer le coche aérien de la modernité, par fol espoir de se rapprocher du miroir aux alouettes argentées et caressant le rêve que leur fils serait la nouvelle star du foot mondial et qu’il arroserait le quartier d’une pluie d’or ou qu’au moins sa sœur, celle qu’ils n’avaient pas étranglée, ni avortée, serait la femme d’un chef de ce qu’on nomme la maffia [sic] locale et pisserait des pépites. Chacun veut le meilleur pour ses enfants et espère qu’ils seront meilleurs avec leurs parents qu’eux-mêmes n’ont été avec les leurs. »

Sans sérieux mais avec un brio, un côté décalé toujours surprenant, oscillant entre comique et tragique, Lador prend le lecteur qui l’accepte par la main et l’emmène dans les verts pâturages de ses petits chevaux. Sauveurs ou sauvages, on ne sait pas trop.

Référence : Pierre Yves Lador, Les chevaux sauveurs, Lausanne, Éditions Hélice Hélas, 2015.

Photos : ©Magali Bossi (banner et couverture)

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