Bientôt le printemps : adieu frimas, neige et grands froids ! Pourtant, l’hiver n’est pas loin : le soir, souffle la bise et gèlent les routes… L’auteure genevoise Béatrice Labarthe nous le rappelle, dans son dernier recueil : Présence. Samizdats de la neige.

De la science à la poésie…

En rencontrant Béatrice Labarthe dans un café de la place, on est charmé par son sourire franc, par l’énergie de ses salutations et son enthousiasme contagieux. Devant une tasse fumante, on se laisse porter par ses mots, tandis qu’elle parle de sa passion : la poésie. Sorti fin 2015 et auto-édité, Présence. Samizdats de la neige est son deuxième recueil. Pourtant, son parcours ne laissait pas présager cet amour pour les vers, libres ou rimés : « Tournée vers le scientifique, rien ne me prédisposait à écrire, d’autant plus que mes devoirs de littérature au lycée recevaient souvent des notes en-dessous de la moyenne… »

Pourquoi cette envie, alors ? « C’est un peu comme demander à un pommier : pourquoi produis-tu des pommes ? Il s’exprime ainsi ; c’est une loi de la nature. Souvent, le poète dit que les idées passent à travers lui, et qu’il est surpris par ce qu’il écrit. Même s’il met beaucoup de temps à peaufiner ce qui a surgi, il n’a pas l’impression d’avoir produit lui-même ce qui l’enchante. Ainsi, il est un “passeur“ de pensées ou d’images. » Cette logique du surgissement se retrouve dans les écrits d’hiver de Béatrice Labarthe, aussi impalpable et éphémère que le givre à la fenêtre :

Voici que du ciel gris ratissé par le vent

descend une giboulée de mimosas blancs

sur la campagne transie

              

Il doit y avoir

un jardinier au paradis[1]

Contreforts enneigés, fruits écarlates du houx, murmures des premiers flocons ou grésillements du givre, Présence. Samizdats de la neige emporte son lecteur sur des routes hivernales, battues par le vent… ou l’enveloppe, au coin d’une cheminée, dans un manteau bien chaud. Abordée sans pessimisme, la mal-nommée morte saison devient douceur, beauté – fragilité. L’ailleurs est au fil des pages, rejoignant la philosophie de l’auteure : « Beaucoup de gens ont besoin d’un “ailleurs“ (pour sortir des pensées de la routine). Pour moi, c’était la poésie. Elle donne à voir autre chose, surtout à voir ce qui n’est pas visible. »

poudre de riz

sur les boules du houx

l’hiver se maquille[2]

À travers ses écrits, Béatrice Labarthe confesse aussi rechercher la beauté et un effet thérapeutique, qui régénère, réconforte… ce qu’elle essaie de transmettre à ses lecteurs. Pour autant, elle ne se considère pas comme une poète : « Ceci dit, je ne suis pas poète. J’écris des poèmes de temps à autre, au gré de l’inspiration. J’écris pour des personnes qui lisent peu de poésie, et ma poésie est très accessible : je n’écris pas pour que seuls les poètes soient susceptibles de comprendre ou d’interpréter… » Armée de cette envie de partager, Béatrice Labarthe a déjà signé deux recueils de poésie : avant Présence. Samizdats de la neige (dont le manuscrit a reçu, en 2014, le premier prix du recueil de poésie de la Société littéraire romande Le Scribe), elle a publié en 2008 Saisons et guérison, poème et haïkus, où elle explorait les ressources de la forme brève d’origine japonaise.

Les messages secrets de l’hiver…

Avec Présence. Samizdats de la neige, Béatrice Labarthe entend donc proposer une poésie éthérée et optimiste, qui veut attraper la beauté de l’hiver… saison trop souvent dénigrée : « Il y a trop de poèmes sur la négativité de l’hiver (la mort, la solitude, la désolation…). À travers ma poésie, je souhaite faire aimer l’hiver : la pensée humaine a tendance à voir ou à chercher le ver dans la pomme, mais pour moi, la poésie, c’est le contraire. C’est donner à voir un diamant au milieu des scories ; c’est s’entraîner à avoir des yeux d’orpailleur, pour trouver de belle idées. »

De plus, comme le montre le poème « Calligraphie », Présence. Samizdats de la neige entend montrer les messages cachés de l’hiver… qui s’effacent parfois trop vite, dans l’impalpable de l’instant.

Sur le gris ardoise du ciel

les niverolles

dessinent de leurs ailes

d’incessants pleins et déliés

 

Comment apprendre une écriture

aussitôt effacée

si ce n’est de s’envoler ?[3]

À la manière des « samizdats » (écrits clandestins diffusés sous le manteau, dans les régimes communistes, et dénonçant le pouvoir en place), le message de l’hiver est caché et dépasse les à-priori négatifs véhiculés par la morte saison : « Malgré sa rigueur, sa dureté, l’hiver a d’autres messages à communiquer avec son “manteau de neige“ (c’est le titre d’un de mes poèmes). Il s’agit de messages cachés de la neige, car la neige est un langage à découvrir, à décrypter… des messages inspirants et réconfortants que l’on perçoit quand la pensée change de focus et s’oriente dans certaines voies. »

Ainsi, pour capturer la beauté de l’hiver, le lecteur (comme l’auteure) doit s’ouvrir aux chuchotements discrets du givre, aux frémissements impalpables de la neige – pour trouver dans le secret des saisons un poème caché, qui le guidera comme une boussole :

froid grandissant

poème réfugié dans un gant

chaleur des mots[4]

 

une aiguille de pin

dans une flaque gelée

boussole pour l’araignée[5]

Magali Bossi

Béatrice Labarthe, Présence. Samizdats de l’hiver
En vente à la librairie Le Parnasse et à la Fnac de Rive

Tél. 022 347 28 69 (pour commander auprès de l’auteure)

Photographie :            ©2015, Chantal Nogier


[1] Poème intitulé « Jardin suspendu », in LABARTHE, Béatrice, Présence. Samizdats de la neige, 2015, p. 7.

[2] Op. cit., p. 67.

[3] Op. cit., p. 39.

[4] Op. cit., p. 73.

[5] Op. cit., p. 70.