Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, avec Fabien Imhof, remontez le temps jusqu’à la préhistoire, dans les pages de Pourquoi j’ai mangé mon père.

« – Est-ce qu’on ne pourrait pas découvrir où nous en sommes, p’pa ?

Père sembla s’éveiller. Il me regarda, sourit, et dit :

– Si, peut-être, fils, peut-être. Mais uniquement par des méthodes indirectes. Par exemple, si jamais d’aventure nous venions à rencontrer un cheval avec trois doigts de pied, qu’on appelle hipparion, eh bien, cela voudrait dit que nous sommes à peine sortis du pliocène, et alors, fils, quel coup de collier il nous faudrait donner ! Des zéros, tous, autant que nous sommes, de simples zéros, voilà ce que nous serions relativement parlant. »

Dans Pourquoi j’ai mangé mon père, Ernest raconte à ses enfants la vie de son père, Édouard, de toutes ses inventions, ratées ou réussies, de sa tentative d’apprivoiser le feu à l’invention des premiers arcs, en passant par l’évolution de la cuisine. Il s’oppose à son frère Vania, un « écolo de la préhistoire »[1], qui veut sans cesse appliquer la politique du back to the trees. Dans un langage incroyablement moderne, Roy Lewis décrit le passage de l’Homo erectus à l’Homo faber, voire sapiens de manière totalement désopilante.

Pourquoi j’ai mangé mon père, c’est avant tout un roman qui fait rire. Mais comment ? Par un subtil mélange de langage moderne et de préhistoire, l’auteur parvient à créer un univers totalement inédit, fait de décalages tous plus comiques les uns que les autres, avec des répliques comme : « – Tenez la cadence, Molto allegro ! Presto ! Prestissimo ! A vous la batterie ! Forte, les castagnettes ! Ici, le cor ! Allons, du nerf, plus enlevé ! criait-il. » (p. 132) et l’invention d’un des premiers orchestres, avec l’emploi de termes italiens évidemment inconnus à l’époque ! On peut citer également le récit de voyage de l’oncle Ian, qui a visité le monde et rencontré des hommes préhistoriques de partout. Les allusions à l’Histoire actuelle sont nombreuses, comme ce moment où il raconte son voyage en Palestine, en pleine bagarre, allusion évidemment au conflit israélo-palestinien.

Le plus grand décalage réside certainement dans les connaissances de la tribu. Alors qu’ils découvrent petit à petit le feu, ses utilisations – notamment pour cuire la viande – le fait d’enterrer ses morts (une méthode de ces barbares de la Dordogne), jusqu’à la balistique et les premiers arcs, Édouard semble déjà savoir comment les choses doivent évoluer. Ainsi, les anachronismes sont légion : il évoque déjà les différentes périodes de la préhistoire, du pliocène au pléistocène, des périodes que les scientifiques n’ont séparées que récemment.

Cet aspect de décalage fait le lien entre le monde préhistorique et notre époque. Ainsi, la société décrite dans Pourquoi j’ai mangé mon père est un miroir de la nôtre. Certains travers y sont évoqués, comme ce moment où, voulant apprivoiser le feu, Édouard met le feu à une région entière. On ne peut s’empêcher d’y voir une allusion à la trop grande vitesse, parfois, du progrès de nos jours. On commercialise et on développe des technologies qu’on ne maîtrise pas toujours. Mais cette critique, sous-jacente, est toujours faite avec beaucoup d’humour.

C’est cela qu’on retient au final de ce roman : la désopilance du propos, le décalage créé par les nombreux anachronismes dans cette société a priori préhistorique, mais tellement moderne en même temps, alors qu’il date de 1960 ! On se reconnaît dans certains travers…et on en rit !

Référence : Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, traduit de l’anglais par Vercors et Rita Barisse, éd. Actes Sud, 1990.

Photos : © Magali Bossi (banner) et © Fabien Imhof (couverture)

[1] Selon le quatrième de couverture.

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