En tant que lettreux, c’est toujoursparfois … pour moi difficile d’écrire une critique de théâtre. À force d’apprendre à analyser, à décortiquer, à comprendre, je ne suis pas sûre d’arriver à répondre à la simple question : « As-tu aimé cette pièce ? ». En tout cas pas avec une réponse simple, et certainement pas avec un seul mot de trois seules lettres. Appelez ça de la déformation professionnelle estudiantine. Et Pygmalion de Bernard Shaw, que Raoul Pastor a mis en scène au Théâtre de Carouge, ne fait pas défaut. Car la réponse la plus simple que je puisse donner à cette question est la suivante : à l’acte 5 de la pièce, il m’est venu l’envie délirante et douloureuse de balancer ma foutue godasse à la figure du Professeur Higgins ! Et force est de constater, que pour toute personne qui n’est pas dans ma tête, et cela élimine plus de personnes que certains pourraient le prétendre, cela peut difficilement être qualifié de réponse simple…

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Fatalement, optons donc pour une réponse compliquée.

Un soir de pluie d’été à Covent Garden, on se presse pour se mettre à l’abri. Un soir de pluie d’été à Covent Garden, il n’y a pas de taxi, ce qui n’est pas du goût de Clara Eynsford Hill. Surtout si cela implique d’être confrontée à la vulgarité et au langage outrancièrement grossier – et pourtant si délicieusement fleuri – d’Eliza Doolittle, vendeuse de bouquet à la sauvette sale et débraillée. L’échange s’envenime lorsque l’on aperçoit, caché dans le groupe, un homme qui prend des notes. Il s’agit du Professeur Henry Higgins, phonéticien renommé, capable de reconnaître à l’accent l’origine du locuteur « au quartier près, et même, à la rue près ! », il affirme même pouvoir faire passer cette fleuriste souillon pour une duchesse. La pluie s’arrête, les passants se dispersent, Higgins s’éloigne avec un collègue rencontré par hasard pendant l’altercation, après avoir jeté à Eliza quelques pièces dans un élan de charité. Le lendemain, Mme Pearce, la gouvernante interrompt les expériences phonétiques du Professeur Higgins et de son collègue, le colonel Pickering, pour annoncer l’arrivée fracassante d’Eliza qui veut prendre des cours de prononciation afin de se faire embaucher dans une boutique de fleuriste. Pickering défie donc Higgins de faire d’Eliza une femme du monde et de la présenter à la garden-party de l’ambassadeur, qui aura lieu six mois plus tard. Reste à se débarrasser de l’importun père de la jeune fille, qui profite de la situation pour « taper » cinq livres à Higgins, vendant ainsi sa fille. Et laissant Henry Higgins, ce misanthrope indécrottable et acariâtre, devenir pour Eliza un Pygmalion.

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Pour un lettreux, cette pièce est un piège, un nid à tentations, et il y en a pour tous les goûts : l’étudiant en dramaturgie se demandera quel rapport entretient la mise en scène avec les notions de fiction et d’illusion puisqu’elle assume la fiction avec un personnage de narrateur prépondérant, qui fait physiquement le lien entre la scène et la salle (et qui va jusqu’à intervenir dans l’intrigue elle-même à un moment), et avec des changements de décor à vue alors même qu’elle semble vouloir maintenir l’illusion avec l’annonce de la possibilité d’acheter l’un des bouquets d’Eliza après la représentation et les grands lustres en cristal qui surplombent les spectateurs comme s’ils étaient dans un salon huppé de Londres. L’étudiant en art voudra apprécier l’esthétique de la pièce, le décor et les costumes pittoresques (scène en marqueterie, moulures, mobilier d’inspiration art déco) parsemés ici ou là de notes anachroniques (les imperméables de l’acte 1, la robe légère de Clara à l’acte 3), presque sarcastiques (le tableau d’Henry chez Mme Higgins, qui fait face à celui de la reine Victoria), qui font contraste – et donnent un effet steampunk (l’exemple des machines d’enregistrement et d’étude phonétique est particulièrement frappant dans le genre). L’étudiant en linguistique sera fasciné par le travail effectué sur la question de l’accent : il notera la difficulté de transposer la pièce de l’anglais au français tout en préservant la question, centrale dans la pièce, du langage (pas seulement le niveau de langage utilisé ou la prononciation, mais aussi l’attitude générale du locuteur) et applaudira le résultat, et son artisan, Michel Habart. L’étudiant en littérature se joindra à l’étudiant en linguistique en s’émerveillant devant la diversité du texte et demandera : « Ai-je rêvé d’avoir vu une référence à la Cantatrice Chauve ? » (tous ces personnages anglais dans des costumes anglais évoluant dans des décors anglais pour un récit anglais…). L’étudiant en histoire s’interrogera sur le rapport de Georges Bernard Shaw à l’idéologie communisme tant sa critique de la bourgeoisie est virulente (le père d’Eliza, qui hérite subitement d’une fortune, déplorera de ne plus pouvoir choisir qu’entre « l’asile et la bourgeoisie ») quand l’étudiant en grec scrutera la pièce en y cherchant le mythe d’origine (dont il ne reste que la relation entre Higgins et Eliza, créateur et créature). L’étudiant en philosophie sondera les questions éthiques liées à la relation du créateur à son œuvre (peut-on faire d’un être humain sa créature ? Est-on responsable des souffrances de celui qu’on a transformé ? etc.) et les questions métaphysiques liées à l’identité sociale (qui suis-je si je change de classe ?).

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Mais si l’on ne se laisse pas empêtrer enlettrer dans ces vices faciles, voici ce qui importe vraiment : Le jeu des acteurs est tout simplement fantastique. Chacun est juste dans son rôle. Vincent Aubert joue le narrateur avec beaucoup de piquant, commentant de manière satirique l’action, ironisant sur la personnalité ou le comportement des personnages, ajoutant ainsi de la légèreté à la pièce. La transformation de Melanie Olivia Bauer, de la fleuriste à la lady, est vraiment bluffante : c’est une vraie performance de pouvoir jouer sur les niveaux de langues, l’accent et les attitudes (une vendeuse de fleurs ne se tient pas comme une duchesse et parfois, Eliza semble être les deux à la fois). Les rôles secondaires, tout en justesse, ajoutent de la profondeur et maintiennent une vraie cohérence : Claudine Berthet en Mme Pearce est une vraie gouvernante anglaise (on la croirait sortie de Downton Abbey), Thierry Jorand interprète un M. Pickering tout à fait bonhomme, Josette Chanel est une Mme Higgins pleine de douceur (qui me fait penser à la vielle dame de Babar) et Marie Ruchat fait de Clara Eynsford Hill une magnifique peste. Et puis il y a Raoul Pastor, ce Henry Higgins si arrogant, si imbu de lui-même, si acariâtre, égocentrique et irritant, si imperméable aux sentiments d’autrui et si misanthrope, qu’il mériterait de se recevoir une chaussure en pleine figure.

Tout cela fait de Pygmalion une pièce tragiquement drôle (Mais est-ce drôle parce que c’est tragique ou tragique parce que c’est drôle ? … chassez le naturel…)

Quoi qu’il en soit : Méfiez-vous, le quatrième mur ne rebondit pas, alors allez voir Pygmalion, mais attachez vos chaussures !

Anaïs Rouget

Infos pratiques

Pygmalion de George Bernard Shaw

Du 13 septembre au 16 octobre au Théatre de Carouge

Mise en scène : Raoul Pastor

Avec Vincent Aubert, Melanie Olivia Bauer, Claudine Berthet, Josette Chanel, Thierry Jorand, Raoul Pastor, Véronique Revaz, Nicolas Rinuy, Christian Robert-Charrue, Marie Ruchat, Joakim Tutt
Coproduction Théâtre des Amis, Théâtre de Craouge-Atelier de Genève

http://tcag.ch

Photos: Isabelle Meister