En poussant la porte du 8 rue Munier-Romilly (GE), lors d’un pluvieux après-midi d’automne, c’est un peu de la grisaille et du froid genevois que l’on laisse derrière soi, au bas de la volée de marches. – Un peu de la Suisse qu’on abandonne, pour pénétrer les mystères et les beautés de l’Extrême-Orient.

Nous sommes à la Fondation Baur (musée des arts d’Extrême-Orient) et c’est pour l’Empire du Milieu que nous nous envolons, guidées par l’érudition et la gentillesse de Helen Loveday[1] : bienvenue dans Chine impériale : splendeurs de la dynastie Qing (1644-1911), une exposition temporaire exceptionnelle, ouverte jusqu’au 4 janvier 2015 et s’inscrivant dans la célébration du cinquantenaire de la Fondation[2]. Ouvert en 1964, le musée de la Fondation Baur fait revivre la passion d’Alfred Baur (1855-1961), collectionneur zurichois féru d’Orient, installé en 1906 à Genève après de fructueuses affaires à Colombo (Ceylan). Nous reviendrons sur la riche exposition permanente abritée par le musée, où l’évanescence de l’art japonais (céramiques, laques, netsuke, ornements de sabres…) côtoie les splendeurs chinoises (jades et céramiques).

C’est justement la Chine qui est à l’honneur depuis le 2 octobre dernier, avec Chine impériale : splendeurs de la dynastie Qing (1644-1911) : dans quatre salles successives et luxueusement aménagées (le décor des portes rappelle même celle de la Cité impériale de Pékin, comble du détail !…), le visiteur découvre l’émergence et l’établissement de la dynastie Qing, venue de Mandchourie et renversant la Chine des Ming (salle 1) ; puis, l’importance des rites et des traditions rituelles chinoises, qui ont permis à la dynastie de s’implanter et de légitimer symboliquement son autorité (salle 2) ; ensuite, les différentes conquêtes des empereurs Qing, dont Qianlong qui « renforce la suzeraineté mandchoue et agrandit la Chine en lui donnant sa forme actuelle »[3] (salle 3) ; et enfin, la passion des souverains pour les objets d’art dont ils s’entouraient, « symboles de leur puissance et de leur légitimité »[4] (salle 4). Ayant nécessité deux ans de travail, l’exposition jalonne la Chine des Qing, présentant des objets uniques prêtés par des collections prestigieuses : musées Guimet, du Quai Branly, des Arts décoratifs, du Château de Fontainebleau, de l’Armée, du Victoria and Albert Museum (Londres), de la BNF, de la BGE, collection privée d’un connaisseur anonyme…

Pourtant, plus encore que les artéfacts d’apparat à la gloire des empereurs mandchous, c’est la visite de l’exposition qui nous a touchées : guidées par Helen Loveday, nous avons découvert le faste extrême-oriental, où l’or le dispute au jade et où le jaune impérial règne en maître. Issus des manufactures impériales chinoises, exclusivement réservés à l’usage de l’empereur et de sa famille, les nombreux objets (vaisselles, rouleaux, objets d’art, vêtements, armure…) sont un moyen pour les Qing d’afficher leur puissance… et d’éblouir le visiteur ! – Une pléthore de « cloisonnés » nous assaillent : récipients divers (assiettes, vases, pots, etc.) en métal émaillé, où les minuscules parties de couleurs différentes sont séparées par une fine cloison de métal. Plus loin, d’impressionnants rouleaux relatent les expéditions de l’empereur dans le sud de l’Empire[5] : peints sur soie avec une minutie infinie par des artisans professionnels[6], ils étaient destinés aux archives impériales (rarement consultées) et fournissent, dans une optique presque photographique, des détails sur la suite de l’empereur, les villes traversées ou les événements officiels organisés pour l’occasion. Dans une autre vitrine, d’immenses sceaux, imprimés en rouge cinabre sur un document officiel, attirent l’œil : l’encre semble encore poisseuse et n’a rien perdu de son éclat. Dans la salle suivante, une armure d’apparat[7] surgit soudain, comme animée d’une force brute. À côté, des récipients de tailles diverses attendent : leurs formes remontent à l’âge de bronze et ont perduré dans la Chine impériale. Métaphores filées de la civilisation chinoise (presque continue pendant plus de trois mille ans), ils constituent une réactualisation moderne de canons anciens. L’impressionnante collection d’objets d’art des empereurs clôt en apothéose l’exposition : sculptures en jade, pierre porte-bonheur et protectrice dont on appréciait le touché sensuel (à la fois froid et gras) et les reflets laiteux ; tabatières à priser, pour répondre à une mode venue d’Occident ; vases en verre (matière venue elle aussi d’Occident) imitant la pierre ; vêtements impériaux brodés du dragon à cinq griffes…

On peut le constater, la cour des Qing est riche, fastueuse, impressionnante… mais pas exclusivement chinoise néanmoins : en effet, comme le laisse voir par touches Chine impériale : splendeurs de la dynastie Qing (1644-1911), l’Occident y joue un rôle important, notamment par l’intermédiaire des Jésuites, bien implantés à Pékin. Jouissant d’une expérience scientifique forte, ils importent en Chine certaines connaissances occidentales : mathématiques, astronomie, géographie… mais également des arts manufacturés comme le verre et les émaux, dont la technique est reprise avec brio dans les ateliers impériaux. S’ils ont peu d’influence religieuse, certains jouissent toutefois de l’amitié des empereurs eux-mêmes : c’est le cas, par exemple, de Giuseppe Castiglione. Frère jésuite mais peintre avant tout, il côtoie ainsi les empereurs Kangxi (1661-1722), Yongzheng (1723-1735) et Qianlong (1736-1797). Effectués pour commémorer les expéditions militaires chinoises en Haute-Asie, certains de ses dessins seront envoyés à Paris pour y être gravés… avant de revenir en Chine et d’être offerts à l’empereur Qianlong : un étrange mélange s’opère alors, syncrétisme entre une perspective occidentale type « reporter de guerre » et une vision chinoise de l’art, susceptible de plaire au public impérial. Il peint également des portraits de l’empereur Qianlong, sur lesquels on peut facilement identifier le monarque, à différents âges de sa vie. Cependant, l’œuvre la plus marquante présentée à la Fondation Baur est sans doute une peinture de cheval[8], rendue avec un réalisme impressionnant : les poils de l’animal, tracés avec un minuscule pinceau, s’agitent dans le vent tandis qu’autour de lui, les hommes paraissent immobiles[9]

Pour refermer ce voyage au cœur de l’art impérial, c’est une autre image qu’il nous faut convoquer : celle d’une minuscule tabatière en laque, oscillant entre le rouge et le noir. Comme l’élégante bâtisse où loge la Fondation Baur, elle n’attire l’œil que par un éclat discret, un infime appel. On s’approche, on examine… pour découvrir enfin, dans les replis des écailles, le tracé d’un pétale de fleur minutieusement sculpté, la couleur dense de la laque, toute la magie et la beauté de la dernière dynastie de l’Empire du Milieu. – Chine impériale : splendeurs de la dynastie Qing (1644-1911), à découvrir à la Fondation Baur jusqu’au 4 janvier 2015. Courez-y !…

Magali Bossi (texte)

Retrouvez les photos de Racha Perret et de la Fondation Baur dans notre galerie:

http://www.reelgeneve.ch/?gallery=qing-la-derniere-dynastie-chinoise-a-la-fondation-baur-2

Pour en savoir plus :

Chine impériale : splendeurs de la dynastie Qing (1644-1911), jusqu’au 4 janvier 2015 à la Fondation Baur, musée des arts d’Extrême-Orient (8 rue Munier-Romilly, 1206 Genève)

– le site de la Fondation Baur : http://fondation-baur.ch/fr/home

[1] Que nous tenons une nouvelle fois à remercier chaleureusement !

[2] V. http://fondation-baur.ch/fr/exhibitions.

[3] V. le communiqué de presse de l’exposition Chine impériale : splendeurs de la dynastie Qing (1644-1911) : http://fondation-baur.ch/exhibitions/2014-09-09/files/communique.fr.pdf.

[4] Id.

[5] Prêtés par le musée Guimet (Paris).

[6] Comme nous l’explique Helen Loveday, ils travaillaient « à la chaîne », certains étant spécialisés dans les chevaux ; d’autres dans les feuilles ; d’autres encore, dans les visages… ce qui explique les différences de style entre les dessins, identifiables avec un peu d’entraînement.

[7] Prtée par ﷽﷽ musée Guimet de Paris. dessusrcier chalheureusement !la laque, toute la mason séjour à la cour impériale. teliers impêtée par le musée de l’Armée (Paris).

[8] Prêté par le musée du quai Branly (Paris).

[9] On notera que Castiglione, passé maître dans l’art de peindre les chevaux, a formé plusieurs peintres chinois à ce travail, lors de son séjour à la cour impériale.