Ce que les randonneurs modernes méconnaissent : le froid aux yeux ! Le frisson des cimes et le risque d’être emporté par les séracs ! Le comédien Cédric Juliens nous mène au pied des 4000 alpins, avec les textes de l’alpiniste belge Dominique de Staercke. Premier murmure du Sloop 4, joué du 25.09 au 05.11 au POCHE/GVE.

Genève, cité alpine malgré elle. Certains Genevois(es) trépignent, l’impatience rivée aux pieds, devant les vitrines d‘Apple et oublient l’univers évoqué par le nom du « Jardin Alpin » ou du « parking des Alpes ». Les noms des plus hauts sommets résonnent dans la salle, ceux dont l’alpiniste Dom’ se souvient avec nostalgie tandis qu’il feuillette les beaux livres des 4000 et qu’il pointe, sur des topos, les arêtes et les voies périlleuses, jamais retracées depuis les pionniers des Grandes Jorasses ou de l’Aiguille verte. Dom’ fait rêver les citadins aspirants aux montagnes, les nouveaux randonneurs, les anciens alpinistes désormais plus calmes.

Pour certains, cet alpiniste chevronné est un passionné, pour d’autres, il est possédé par cette fureur qui le pousse chaque été à quitter la Belgique pour rejoindre les Alpes, mettant de côté les vacances entre amis, les rencontres dans les bars ou les fêtes sans fin d’avant la trentaine. Le comédien excelle dans sa reconstitution de l’alpiniste imbuvable – il s’écoute déclamer des noms de montagnards célèbres, souligne cet amour vide et vain que nous, public, nourrissons pour les objets périssables et vite obsolètes, rappelle nos angoisses de ne point voir l’icône WIFI s’afficher sur nos écrans au cœur des dunes sahariennes alors que lui se proclame « en connexion avec la nature ». La novlangue a bel et bien forte prise !

Genevois, il est très probable que nous soyons tous un jour ou l’autre amenés à aimer les cimes, alors on prête l’oreille plus facilement à ses digressions. Gageons qu’un Dom’ plongeur des grands fonds marins ou conducteur de F1, nous auraient moins touchés.

La critique des randonneurs pourvus de matériel dernier cri, des sacs de couchage ultra-light aux multiples sous-vêtements ultra-confort, pleuvent ; et il faut rire de cette tentative de se poser en spécialiste à tout va lorsque la seule véritable victoire est celle que l’on fait sur soi-même, et non celle d’une conquête ou d’un affrontement avec la montagne. La montagne est aussi le règne du kitsch. Un endroit où l’on se montre et qui réfléchit le désir futile de la dompter. Avec pour seul décor, un mur doré derrière le comédien, on se demande en effet si le metteur en scène ne souhaitait pas montrer la tentation si humaine de se diriger vers ce qui brille.

Mais Dom’, ce n’est pas son aspiration. Il nous parle d’une autre quête et nous fait vivre le monde des géants. La précision des termes employés par le comédien confère à la pièce une extraordinaire puissance imaginative. On renoue avec les récits saisissants de Frison-Roche et, tout en apprenant à connaître mieux la chaîne des Alpes et ses recoins sombres, on avance avec Dom’ sur les faîtes des montagnes et les crêtes déchiquetées. On évite les flancs, on redoute les rimayes et, crampons aux pieds, on avance au-dessus des crevasses, sur les ponts de neige que le foehn n’aura pas fait flancher durant la nuit. La montagne est comme un amant. Elle vous enlace amoureusement, tout en conservant le pouvoir de vous chasser d’un souffle.

Ce n’est pas par un claquement de doigt que l’on peut vivre ou ressentir la montagne. On lui donne sa parole et ce, malgré les rudes conditions et le temps instable. Dom’ raconte comment il faut s’engager, même dans les voies, les plus sauvages.

Pour une quête sans fin apparente, il faut s’exposer et même, parfois, accepter de renoncer. Le comédien, à l’évocation de ses faiblesses d’une telle passion, fait basculer la pièce. Le grand géant reste la montagne et seul parmi les alpinistes, l’humble retournera dans la vallée… Dans la salle, l’effet déclinant des lumières souligne le poids du traumatisme qu’a vécu Dom’, mais c’est à ce prix-là que l’on se rencontre soi-même.

Infos pratiques :

Les voies sauvages d’après les textes de Régis Duqué du 25.09 au 05.11 au POCHE/GVE.

Mise en scène : Régis Duqué

Avec Cédric Juliens

Crédit Photo : Samuel Rubio