Iphigénie en Tauride, pièce de Goethe adaptée d’un célèbre mythe grec, était jouée du 15 au 19 novembre derniers, dans une mise en scène de Jean-Pierre Vincent.

Dans la version d’origine, Iphigénie est sacrifiée par son père Agamemnon à Aulis, dans le but de retrouver les faveurs d’Artémis, qui lui promet des vents favorables en échange du don de sa fille aux dieux. Chez Goethe, il n’en est rien. Au moment du sacrifice, la déesse sauve la fille du roi, en l’emmenant en Tauride et la remplaçant par une biche. C’est là que nous la retrouvons, au service du roi Thoas, en tant que prêtresse d’Artémis. L’arrivée de deux étrangers – qui ne sont autres que son frère Oreste et son meilleur ami Pylade – qu’elle doit sacrifier sur l’autel, va alors tout changer…

Avant de revenir sur la force du texte de Goethe et sa résonnance aujourd’hui, il faut d’abord revenir sur le choix de la mise en scène de Jean-Pierre Vincent. Le décor, d’abord, signé Jean-Paul Chambas assisté de Carole Metzner, est simple, sobre, mais tellement beau en même temps. À droite, un arbre surplombe un autel et quelques gradins disposés en arc de cercle, pour figurer le temple. À gauche, une grosse pierre et des murs par lesquels apparaissent les personnages. Au milieu, une chaise bleue, que l’on déplace selon les scènes. Le tout est éclairé par un jeu de lumière qui suggère les diverses heures du jour et le temps qu’il fait. Un décor simple, qui place bien la pièce dans son monde : la Grèce antique.

Car c’est bien un hommage au théâtre antique que propose Goethe à travers ce texte. Cela se ressent d’ailleurs dans le jeu des comédies. Iphigénie d’abord, interprétée par Cécile Garcia Fogel. Son élocution souvent sur un ton monocorde en aura dérangé plus d’un – moi y compris. Sa gestuelle, de plus, évoquait une femme possédée, souvent en décalage avec ce que représente le personnage, certes perdu, tiraillé entre le devoir inhérent à son nouveau statut et l’amour fraternel qui la pousserait à sauver ses compagnons, mais jamais possédée, ni folle. Je dois l’avouer, son jeu – dans le ton comme dans la gestuelle – ne m’a pas convaincu. Toutefois, avec un peu de recul, ce choix pose plusieurs questions. D’abord, peut-on vraiment critiquer le ton qu’elle emploie, tant celui-ci est conforme aux codes du théâtre classique, ainsi qu’il est souvent présenté sur scène ? Aurait-il fallu apporter une certaine modernité à cette élocution ? Dans ce cas, cela n’aurait-il pas dénaturé le propos de Goethe, qui cherchait à reprendre les codes du théâtre antique ? Ces questions restent ouvertes, et on ne jettera pas la pierre au metteur en scène, qui a dû effectuer un choix difficile, à n’en pas douter. Il faut de plus souligner la difficulté pour la comédienne de jouer un tel rôle, tant les émotions à transmettre changent sans cesse, sans oublier la difficulté et la complexité du texte. Des autres comédiens, on retiendra principalement la performance de Vincent Dissez, dans son rôle d’Oreste. Si l’on peut lui reprocher de surjouer par moments, on se doit également de reconnaître sa grande qualité lors de certaines scènes, durant lesquelles il est capable d’emporter le public dans sa réflexion, dans ses émotions et de les lui faire ressentir. De ce jeu parfois inégal, c’est bien cela que l’on retiendra. Mention également à Pierre-François Garel, interprétant un Pylade dont l’accoutrement et la coiffure ne sont pas sans rappeler Gilderoy Lockhart dans Harry Potter, a su, de sa voix grave et envoûtante, émerveiller le public de la Comédie. Nous ne serions pas complets si nous n’évoquions pas encore Alain Rimoux (Thoas) et Thierry Paret (Arcas, le conseiller du roi), qui complètent ce joli casting.
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Ce que l’on retiendra surtout d’Iphigénie en Tauride, c’est la beauté du texte, magnifiquement rendue par la traduction de Bernard Chartreux et Eberhard Spreng. Lorsqu’il écrit ce texte, Goethe contribue à une revisite et d’un retour de l’Antiquité et des codes qui l’accompagnent. Surtout, c’est le propos qu’il faut souligner. Reprenant l’opposition entre Grecs et barbares – comprenez par-là tous ceux qui n’étaient pas Grecs, les étrangers donc – il propose une réflexion sur les « barbares » de son époque, à savoir les indigènes des territoires d’outre-mer. En humanisant la pièce, le dramaturge allemand cherche par la même à humaniser ceux que l’on désigne comme « barbares ».
Quelle résonnance aujourd’hui ?

La réponse peut sembler évidente. Elle mérite pourtant d’être précisée. Avec la « crise des migrants » que l’on connaît depuis quelque temps maintenant, un climat de peur de l’étranger s’installe dans une grande partie de la population occidentale. On ne peut le nier. Une telle pièce montre que l’histoire se répète. Cela a commencé durant l’Antiquité. Une telle problématique est revenue, entre autres, durant le siècle des Lumières, et revient encore aujourd’hui. C’est donc d’abord un message de tolérance que semble vouloir transmettre la troupe en interprétant ce chef-d’œuvre du théâtre allemand. Mais pas uniquement. Il faut également y voir un certain relativisme culturel. La violence barbare est partout, que ce soit chez certains étrangers ou dans la société occidentale bien-pensante. Le mal, comme le bien, sont présents partout. Il tient à chacun de choisir son camp et de ne pas tomber dans les clichés. En présentant Oreste et Pylade, les deux Grecs, comme des prisonniers, criminels, en terre barbare, Goethe montre bien qu’il ne s’agit que d’une question de perspective, et que celui que l’on pensait être le plus civilisé peut devenir l’être le plus vil et violent, et vice-versa. Tous les êtres humains sont pareils.

C’est donc ce message de tolérance, dans cette belle mise en scène de Jean-Pierre Vincent, que nous retiendrons de ces représentations d’Iphigénie en Tauride à la Comédie de Genève, qui nous montre que le théâtre n’est pas là que pour nous divertir, mais aussi pour nous faire réfléchir, par d’autres moyens, sur la société, la vie et la condition humaine. Merci donc pour ce moment et d’avoir restitué ainsi ce magnifique texte de Goethe.

Fabien Imhof

Infos pratiques :
Iphigénie en Tauride, de Johann Wolfgang von Goethe, du 15 au 19 novembre 2016 à la Comédie de Genève.
Mise en scène : Jean-Pierre Vincent
Avec Cécile Garcia Fogel, Vincent Dissez, Pierre-François Garel, Thierry Paret et Alain Rimoux
http://comedie.ch/iphigenie-en-tauride
Photos : © Raphaël Arnaud