Cet article est une tribune d’expression. Comme toute tribune, elle reflète les opinions de son auteur(e), que la Rédaction s’engage à publier sans forcément toujours les partager.

 

Il y a quelques années, lors d’un cours d’histoire de l’art ayant lieu au musée d’art et d’histoire de Genève, j’ai découvert le retable de Saint Pierre. Le professeur nous a alors expliqué que, lors de la Réforme protestante, tous les visages des personnages avaient été griffés et effacés. J’ai alors découvert un mot : iconoclasme.

Ce mot et ces explications ne m’ont jamais quitté. Je me suis demandé, pendant des nuits sans sommeil et des jours inoccupés, pourquoi ? Pourquoi ainsi détruire le passé au profit d’une nouvelle idée ? J’ai beau avoir tourné le problème sous tous les angles, je n’ai obtenu aucune réponse pendant bien longtemps.

Lorsqu’un jour, il n’y a pas si longtemps, j’ai trouvé la solution. Les livres ne m’ont en rien aidé (je ne les dénigre pas pour autant, attention) ; ce qui m’a donné la réponse, c’est ma propre vie (bonjour l’égocentrisme).

En effet, il m’est arrivé deux tuiles en cette belle année 2016, soit quatre ans après que cette interrogation me soit venue : des membres de ma propre famille, que je respectais et admirais, m’ont trahi (je ne m’appesantirai pas sur cette histoire ici, c’est inutile) et, dans un registre moins grave, mon portable a clamsé. Ces deux événements, l’un brutal et mortifiant et l’autre anodin m’ont bien fait comprendre le fonctionnement des choses.

Lorsque David a claqué (oui, je donne des petits noms à mon matériel électronique) j’ai eu l’occasion de faire du tri dans toutes mes photographies numériques ; il y en avait des milliers et des milliers. Je suis alors tombé sur mes photos de familles. Une indéfinissable rage m’a saisi aux tripes, brûlant jusqu’à ma raison et mon âme damnée. J’ai eu la volonté de tout détruire, anéantir mon passé au profit d’un présent à ma convenance. J’ai alors ouvert les vannes et appuyé sur la petite icône en forme de poubelle, mettant aux cyber-ordures toute ma famille de déchets. Une fois mon portable purifié, je ne me suis pas calmé pour autant. J’ai donc fait un détour par mes albums familiaux. Tous ces sourires hypocrites et menteurs m’ont donné la nausée. J’ai donc pris toutes les photos sur lesquelles je n’étais pas et je les ai mises dans un sachet. J’en ai aussi profité pour jeter des faire-part de naissances et de mariages. J’en ai ensuite fait un feu de joie (d’ailleurs, une photo qui crame ça fait des trucs très marrants) ! Je me suis senti libéré, mais pas apaisé. J’ai continué avec tous les cadeaux qu’ils m’ont fait. Il me restait un point : moi. Si je pouvais changer de corps, de visage et d’identité au profit d’une vie toute neuve, je le ferais. Au fond, ils ont sali l’ancienne. J’ai donc radicalement changé de look, arborant (avec fierté, putain !) mes cheveux décolorés et mon cœur sur la joue. Pour être honnête, j’ai pensé mettre le feu à la maison, pour vraiment repartir de zéro. Si je ne l’ai pas fait, c’est parce que j’aime bien mes rideaux (ridicule, mais vrai).

Pour en revenir à mon retable (et arrêter de vous gonfler avec ma vie), j’ai finalement compris pourquoi ils l’avaient ainsi défiguré de la sorte : ce passé évoqué devait les rebuter au plus haut point. Les révolutionnaires devaient le haïr autant que je hais le mien. C’est assez amusant dans le fond de se dire que j’ai dû passer à la pratique pour comprendre le concept (je tiens d’ailleurs à rassurer le lectorat, je ne veux pas comprendre le nazisme !).

Je pense maintenant à Daech en Syrie et en Irak, qui fait péter des monuments historiques à la dynamite. Outre un affligeant obscurantisme, je pense qu’il y a aussi une haine du passé ; pas de la part des petits sbires idiots et lobotomisés, mais de la part des « gourous ».

Pour conclure cette petite réflexion sur l’iconoclasme, je dois dire que je suis partagé. En effet, le passé est précieux, il nous enseigne nos erreurs pour ne pas les reproduire. Cependant, je comprends ceux qui ont besoin de s’en détacher et de créer leur avenir. Au fond, je ne pourrais pas pondre une réponse toute faite du style « c’est pas bien », car je ne sais pas. Je condamne fermement la destruction de vestiges précieux, mais c’est pourtant ce que j’ai fait, à mon niveau bien sûr. Je ne suis pas du genre « faites ce que je dis mais pas ce que je fais » alors je ne peux décemment pas être crédible dans mon rôle de condamnateur. Je dirai donc : ce n’est pas à encourager, mais je peux comprendre.

Jimmy Baud