Dans le cadre de la chronique Les Livrophages, REEL a rencontré pour vous Sophie Colliex : elle nous offre le récit d’une naissance, celle son premier livre, L’enfant de Mers el-Kébir, mais aussi celle d’une identité d’écrivain. Voici la dernière partie de cet entretien.

R.E.E.L. : L’Enfant de Mers El-Kébir est l’histoire d’un petit garçon, Michel, qui grandit, se découvre et qui fait finalement des choix de vie pour s’émanciper. En plus du sujet historique, du port, c’était important pour vous que l’histoire soit vue par les yeux d’un enfant ?

S. C. : Ça a été une décision réfléchie dès le début : j’ai hésité entre la faire raconter par Michel ou par Tessa. Pas très longtemps, ça a été vite clair qu’un enfant porterait de bout en bout cette histoire. Assez peu de livres mettent les enfants en scène. Il y a Pagnol, et j’ai beaucoup pensé à lui en écrivant ce livre, Joffo, Daudet, Goscinny. Des romans de la jeunesse ! Donner la parole à des enfants allait me permettre de raconter la guerre d’une autre manière. Vue par des adultes, on ne peut échapper à la dimension tragique : la vie n’est que souffrance et privations. Quand on entend la mère par exemple, elle se plaint tout le temps, elle ne comprend pas pourquoi ils doivent subir cette guerre, elle a du mal à remplir les assiettes de tout son petit monde, elle veut qu’on lui rende son fils. Dans mon roman, la guerre est omniprésente, les enfants y assistent, ils en subissent les contrecoups, mais ils se tiennent en retrait et nous emmènent dans leur monde.

R.E.E.L. : Pour vous l’histoire existait donc déjà indépendamment de la question du narrateur ?

S. C. : Oui, la famille de pêcheurs et le drame familial sous-tendu étaient déjà là. Si j’avais choisi Tessa comme narrateur principal, elle aurait regardé son petit frère, elle aurait parlé de lui. Mais raconter l’histoire du point de vue d’une adolescente me coinçait dans ses problèmes à elle, je m’embarquais dans autre chose. Les changements de narrateur sont intéressants à tester. Une même histoire n’aura pas la même allure selon qui la raconte. Une fois choisi le narrateur, la question suivante arrive très vite : un narrateur interne ou externe ? Au début, j’avais commencé par faire parler mon petit Michel à la première personne du singulier. Les limites étaient tout de suite évidentes : faire parler un enfant de neuf ans en mode « je » ne me permettait pas d’écrire ce que je voulais. Un si jeune narrateur ne possédait pas les capacités intellectuelles et sensorielles de voir ce que je voulais lui faire décrire. Le roman à la première personne permet d’entrer assez profondément dans l’intimité des personnages, mais peut-être un petit peu trop : on frise rapidement le psy. Et écrire du psy, je ne voulais pas. La présence de l’auteur devient trop forte et avec un gamin de dix ans cela ne m’amenait nulle part. Après quelques tâtonnements, j’ai raconté l’histoire vécue par Michel à la troisième personne du singulier. Ensuite, il y a la problématique du temps de la narration. Quel temps utliser ? Le passé, le présent ? Le rendu n’est pas le même selon le temps choisi. Le présent rend les personnages plus proches, plus dynamiques, le film se déroule face à nous. En revanche, le passé permet de s’attarder davantage sur les détails, les descriptions, l’action déjà passée peut être tranquillement examinée a posteriori.
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R.E.E.L. : En vous écoutant, j’ai l’impression que vous avez mis beaucoup de vous dans ce roman. C’est le cas ?

S. C. : Énormément, même s’il n’y a pas de biographie. À l’époque où j’écrivais le livre, mon fils avait l’âge du petit Michel de mon roman, je m’en suis forcément un peu inspirée. Il y a ma vision du monde et de l’enfance. L’enfant en nous, l’enfant qu’on a été, c’est lui qui sait, c’est la leçon de ma vie et c’est le message de Michel. Un enfant a déjà tout en lui, pour après. Et je sais, parce que je l’ai vu, parce que je l’ai vécu, que lorsque certains désirs nous tiennent très fort à coeur, il faut foncer et ne pas hésiter à aller à l’essentiel. Ça peut prendre du temps de comprendre cela dans la vie, pour moi, le besoin d’écrire est revenu avec la maturité. Alors, quand je parle à mes enfants, à des jeunes, je me permets de leur recommander de ne jamais lâcher le fil rouge de leurs goûts, de leurs dons, de ce qui s’exprime au fond d’eux-mêmes. L’Enfant de Mers el-Kébir est aussi une réflexion sur le don et sur les nécessaires choix que nous exerçons à certaines intersections de la vie. : le jour où j’ai commencé à écrire, je me suis sentie comme Michel qui trouvait ses crayons de couleurs, sous le sapin. L’écriture revenait en moi mais à l’âge adulte, les choses ne sont plus très simples. Pourquoi me mettais-je à écrire maintenant ? Allais-je m’y autoriser ? N’était-ce pas trop tard ? N’y avait-il pas des choses plus importantes qui passaient avant…?

R.E.E.L. : Vous parlez d’une histoire qui est là et qui finit par sortir, d’un livre qui une fois né doit vivre sa vie. Pour vous, c’est un peu comme un accouchement ?

S. C. : Je vois ça comme un feu qui brûle, on continue coûte que coûte. Quand j’ai commencé à écrire, mon fils m’a dit une fois « maman, tu fais quoi ? » Je lui ai dit « voilà, j’écris un livre » – « ah bon, tu écris un livre, mais il y a des gens qui vont le lire, ton livre ? » et je lui ai répondu « je ne sais pas, pour l’instant, je l’écris. » Et mon fils m’a dit : « mais alors, si tu ne sais pas si quelqu’un va lire ton livre, pourquoi tu l’écris ? » et j’ai pensé « tiens, c’est pas mal envoyé ça ! » (rires) La pertinence des enfants ! C’est vrai, au moment où j’ai commencé j’étais loin de savoir s’il serait publié un jour. J’éprouvais juste du bonheur à l’écrire, à vivre mon rêve avec mes personnages dans le djebel Murdjadjo. Je ne savais pas où j’allais, mais c’est bien aussi de ne pas savoir où on va. Nous vivons dans un monde où on doit toujours être rentable, cohérent, efficace. C’est pénible, à la fin. Pourquoi ne pas réserver dans nos vies des espaces de créativité, de rêverie, libres de toute contrainte, de tout impératif, et simplement se laisser porter… Il sera toujours temps par la suite de voir si un enfant peut naître.

R.E.E.L. : Vous dites aussi qu’une fois le livre fini, il doit vivre par lui-même et rencontrer son public. Pour vous, rencontrer son public, c’est quoi ?

S. C. : Mon livre a été accueilli avec beaucoup de chaleur et il a été honoré du prix de la première œuvre littéraire francophone, co-décerné par l’Association Des Écrivains de Langue Française et l’Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques. Un prix de la francophonie, que j’ai reçu à l’organisation internationale de la francophonie, à Paris et dont je suis très fière . L’enfant de Mers el-Kébir rencontre du succès auprès des ados, grâce à ces thèmes universels de l’innocence des enfants dans la guerre, de leur force de vie et de la nécessité de faire des choix. Il a été promu par l’Association des marins et des familles de victimes de juillet 40. Bien sûr les anciens de l’Algérie Française : je reçois des messages, des poèmes, même des tableaux . C’est de l’émotion pure. Les lecteurs sont touchés. Ça se passe en Algérie mais chacun peut se reconnaître et des lecteurs de toutes origines me disent : « nous on n’avait pas la mer mais on vivait aussi comme ça, on n’avait pas grand-chose, la vie était simple, on se contentait de ce qu’on avait, on était gamins, nous aussi on jouait avec des brindilles et des cailloux ». Les gens se retrouvent à différents niveaux.
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R.E.E.L. : Pour vous c’est une récompense aussi ? Vous avez l’impression que c’est aussi pour ça que vous avez travaillé ? C’est que vous attendiez ?
S. C. : Je ne savais pas vraiment ce que j’attendais. Je ne pouvais pas imaginer ce qui allait me revenir. Ce qui me fait du bien, et qui me nourrit, c’est de sentir que mon livre suscite de la chaleur et des émotions. A bien des égards, L’Enfant de Mers el-Kébir m’a comblée. J’aimerais citer cette phrase, qui m’a beaucoup frappée, à laquelle j’ai très souvent pensé en cours d’écriture : « ce qui doit rester d’un roman lorsqu’on le referme, c’est une petite musique ». Cela veut dire que le truc est passé, que ça a fonctionné. L’émotion est entrée dans l’âme d’un lecteur et elle y reste, un moment… Ce qui me revient de mes lecteurs, c’est qu’ils ont entendu la petite musique que je leur ai jouée. Que demander de plus ? C’est merveilleux.

R.E.E.L. : Merci beaucoup Sophie. J’ai déjà hâte d’avoir le plaisir de lire votre prochain livre !

S.C. : Merci beaucoup à vous Anaïs.
Fin partie 3 : À la rencontre des lecteurs. Cliquez ici pour la partie 1, et là pour la partie 2 !

Propos recueillis par Anaïs Rouget

Référence : Sophie Colliex, L’Enfant de Mers el-Kébir, Genève, Encre Fraîche, 2015.
Pour une critique de l’ouvrage : http://www.reelgeneve.ch/lenfant-de-mers-el-kebir-lenfance-le-port-la-vie/
Infos : www.sophie-colliex.com
Photographies : © Kader Ouarad