Dans le cadre de la chronique Les Livrophages, REEL a rencontré pour vous Sophie Colliex : elle nous offre le récit d’une naissance, celle son premier livre, L’enfant de Mers el-Kébir, mais aussi celle d’une identité d’écrivain. Voici la première partie de cet entretien.

R.E.E.L. : Quel est votre parcours avant l’écriture ? Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

Sophie Colliex : L’écriture pour moi ça remonte à loin : j’ai toujours adoré lire, quand j’étais petite fille je lisais tout le temps et j’ai commencé à écrire vers 10-11 ans, de petites histoires que je ne terminais pas d’ailleurs. Et puis à l’adolescence, ça s’est arrêté. Il y a eu la vie, je me suis mariée, j’ai eu mes enfants, j’ai oublié. C’était dans un coin et puis c’est revenu, il y a quelques années, il y a 7-8 ans. Dans une première vie professionnelle, j’ai travaillé dans une banque, à Paris. Je n’étais pas vraiment faite pour ça. Pendant un long moment je me suis occupée de ma famille. J’ai vécu à Paris, puis à Nice. Lorsque je suis arrivée à Genève, j’ai éprouvé des difficultés à retravailler, après tous ces déménagements. Je suis revenue aux études ici à Genève, où je vis depuis 18 ans. Je travaille comme prof de français langue étrangère à l’Université Ouvrière de Genève. Entre temps je me suis mise à écrire. Je ne me suis pas ennuyée depuis des années ! (rires)
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R.E.E.L. : Quand vous vous êtes remise à écrire, vous avez tout de suite commencé par L’Enfant de Mers el-Kébir ?

S. C. : Pas tout à fait : j’avais deux idées de roman, et commencé à écrire en même temps des chapitres de deux histoires. J’ai hésité un temps et c’est L’enfant que j’ai choisi. Je travaille sur l’autre en ce moment.

R.E.E.L. : L’histoire du port vous est venue quand vous avez eu envie d’écrire, mais d’où vient ce sujet ? Était-ce une histoire que vous connaissiez déjà avant ?

S. C. : Un petit peu. Quand j’étais petite, j’ai très souvent entendu raconter l’histoire de l’attaque de la flotte française par la Navy de Churchill en juillet 1940, dans les jours qui ont suivi l’armistice. J’écoutais « la Bretagne a coulé… », « le Strasbourg a fait feu de toutes ses pièces et s’est enfui ». Ces récits de ma famille, de mon entourage ont bercé mon enfance. Mais je ne connaissais rien du contexte, le pourquoi, le comment… Un jour dans ma vie, j’ai eu envie de me renseigner précisément, de mieux comprendre le déroulement de la Seconde Guerre Mondiale en Afrique du Nord. D’ailleurs l’attaque des bateaux (1) , qui est la scène centrale de mon livre, est la toute première que j’ai écrite. J’ai découvert assez vite qu’on n’écrit pas forcément dans un ordre précis. Les auteurs sont parfois bloqués par la crainte de ne pas avoir de plan, de structure de départ. Je crois qu’un auteur qui décide d’écrire un roman a envie de dire quelque chose, une très importante chose. Il faut plonger tout de suite dedans et nager. Écrire ses scènes importantes, très vite. Les autres viendront se mettre avant, après, au-dessus, au-dessous. Une fois que toutes les scènes sont posées, suivant un ordre très personnel, on peut regarder tout cela de plus haut et créer une logique de déroulement. En tout cas, moi, j’ai fait comme ça. Le roman s’est construit par accrétion et non pas suivant un plan. La première scène, la course en carrico de Michel et ses copains a été écrite parmi les dernières. Après l’avoir écrite, j’ai pensé que ce serait bien de l’utiliser pour le début car elle emporte très rapidement le lecteur dans l’histoire des enfants.

R.E.E.L. : L’Enfant de Mers el-Kébir est un roman historique mais aussi anecdotique, avec des moments très émouvants, puisque c’est l’histoire de la découverte de soi. Comment êtes-vous parvenue à cet équilibre entre Histoire et intimité?

S. C. : Quand j’ai commencé à me renseigner sur le port, j’ai lu des vieux bouquins des années cinquante, par exemple, Le Grand Port de Robert Tinthouin (2) . Je me suis rendue aux archives de la Marine, à Vincennes, où étaient conservées les archives de la construction de la base navale de Mers el-Kébir. J’étais la première étonnée de voir qu’il restait autant de documents sur le sujet et ce que je lisais m’a passionnée. Le port de guerre de Mers el-Kébir a été un des grands projets de la marine française à partir des années trente. Après la Guerre, dans le contexte de la Guerre froide, les investissements se sont intensifiés, la France bien sûr, et aussi l’OTAN. Qui connaît aujourd’hui l’histoire de la base navale de Mers el-Kébir ? Je suis retournée à plusieurs reprises à Paris pour lire, et le désir m’est venu d’écrire quelque chose là-dessus. J’ai commencé à tourner un peu autour de ça et les premières versions de mon texte ressemblaient pas mal à du documentaire. On peut sentir dans le livre la forte présence du port. On peut même presque dire que le port est un des personnages. C’était mon idée de départ de raconter les deux batailles navales, la construction de la base stratégique antiatomique pendant la Guerre froide, dans l’idée de protéger la flotte française du danger nucléaire. Un immense chantier a débuté dans le cirque de montagnes entourant Mers el-Kébir, et, outre, les monumentales jetées destinées au stationnement de navires, la Marine française a construit une gigantesque forteresse souterraine, comprenant des casernements pour des milliers de marins, un hôpital enfoui, un atelier de fabrication de torpilles, une base de stationnement de sous-marins, une réalisation un peu à la James Bond. Les Kébiriens ont vécu dans un incroyable chantier pendant trois décennies. J’ai trouvé ce cadre génial, très romanesque. Comme je n’ai pas de formation d’historienne, j’ai imaginé de faire revivre tout cela par le biais du roman.

R.E.E.L. : Mais pourquoi ? par manque de légitimité ? par manque de compétences ?

S. C. : Le travail d’historien est un autre boulot. Il faut savoir traiter les pièces d’archives, les ordonner, les référencer, etc… Je comprenais mes limites, je savais que je ne pourrais pas faire le tour du sujet, et je ne voulais pas sortir du cadre des années quarante – les années de la Guerre et de l’immédiat après-guerre. L’histoire s’arrête en 1951. Des années douloureuses avec le bombardement du port par les Anglais dans les jours suivant l’armistice, le débarquement anglo-américain de 1942, la construction de la base navale. À la fin du livre, j’ai laissé un petit survol du contexte historique.
À partir du moment où il est devenu clair que je lâchais la documentation historique pour me tourner vers le romanesque, j’ai commencé ma collecte de témoignages. Je voulais rencontrer des témoins : ils ont gardé des souvenirs très vivaces de cette époque, et des récits de leurs propres parents : les détails de la vie quotidienne, les plantes que va ramasser la Moman, les recettes de cuisine, comment les gens vivaient, les pêcheurs qui sortent la nuit, les coutumes, etc…, ils m’ont raconté. Ensuite – bien sûr – mon imagination a brodé le reste.
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Attaque de juillet 40, photo SColliex, Archive du Service Historique de la Défense

R.E.E.L. : Ça doit être très émouvant de rencontrer des gens qui parlent de choses aussi personnelles, ça a un côté très poétique aussi.

S. C. : Oui, j’ai adoré. Et quand je rencontre les gens de ce village, quelquefois certains me disent « ah mais j’aurais pu te raconter ci et ça… » Ce que faisait leur maman à eux pendant les bombardements. Si je devais réécrire ce livre, j’aurais encore plein de choses à ajouter. Mais je ne le réécrirai pas ! (rires)

R.E.E.L. : Au-delà de l’intérêt à rendre la fiction plus authentique, plus vraie, c’était important pour vous d’inclure ces témoignages ?

S. C. : On sait peu que les départements français d’Afrique du Nord, qui n’ont jamais été occupés par les Allemands, ont été bombardés deux fois et chaque fois par les Anglo-américains. Je voulais aussi raconter que tous ces gars de l’armée d’Afrique, qui ont suivi les armées alliées lors de la libération de la France, sont partis dans un pays dans lequel ils n’avaient jamais mis les pieds. Ils se sentaient très fiers d’être Français, ils avaient été élevés dans la culture française, mais ne connaissaient pas leur pays et ne le comprenaient pas. La France a envoyé les hommes de son empire colonial au front, tous fiers d’apporter leur soutien à la mère Patrie : les Algériens, Marocains, Tunisiens, Sénégalais, etc… Ces hommes n’ont pas hésité. Nous devons garder la mémoire de leur sacrifice. Je n’aime pas forcément la façon dont l’Histoire est restituée. La France n’aime pas trop évoquer son passé colonial. Mais on n’écrit pas l’Histoire en arrachant les pages des livres. Ce n’est pas parce qu’on n’est pas à l’aise avec certains faits historiques qu’il faut en gommer des chapitres entiers. La tragédie de l’attaque des bateaux par Churchill, en juillet 1940, a quasiment disparu des livres d’Histoire. Est-ce normal ? Je voulais aussi replacer les êtres humains, les familles, sur leur coin de terre, montrer ce qu’ils avaient vécu, ce qu’ils avaient compris, en me plaçant toujours de leur point de vue à eux. J’ai délibérément tourné le dos au discours politico-intellectuel français. Je n’ai cherché qu’à restituer l’émotion.

R.E.E.L. : Ça doit être difficile de faire autant de recherches et puis de devoir faire le tri, et d’équilibrer entre toutes les informations historiques, ces témoignages et la trame du roman lui-même. Cela vous a pris beaucoup de temps ?

S. C. : Entre la lecture d’archives et la sortie du livre, il s’est passé six ans. Ça m’a pris beaucoup de temps de réfléchir sur ce que je voulais faire, comment je voulais le faire. Comment faire vivre cette histoire surtout.

Fin de partie 1 : La naissance d’une idée. Cliquez ici pour la partie 2, et là pour la partie 3 !

Photographies : © Imagin Créations Christian Bromley et © Sophie Colliex

(1)Des images de l’attaque sont disponibles grâce aux archives des actualités de l’époque : https://www.youtube.com/watch?v=QWmsFdCh_Qk
(2)Robert Tinthouin, Le Grand Port, éditions Heinz Frères, Oran, 1956 (épuisé)