Dans le cadre de la chronique Les Livrophages, REEL a rencontré pour vous Sophie Colliex : elle nous offre le récit d’une naissance, celle son premier livre, L’enfant de Mers el-Kébir, mais aussi celle d’une identité d’écrivain. Voici la deuxième partie de cet entretien.

R.E.E.L. : En parallèle de votre travail d’écriture, vous animez aussi des ateliers d’écriture. C’est important pour vous, pour votre travail ?

S. C. : Oui, j’anime des ateliers d’écriture en compagnie de Sarah Renaud. J’adore. Je rencontre des personnes qui ont envie d’écrire et qui écrivent bien. Mais ce n’est pas facile. Entre savoir bien écrire et savoir où va s’attacher un roman ou une nouvelle, comment cerner un sujet – car je trouve que le préalable à l’écriture est d’avoir un bon sujet –, il y a un grand pas à franchir. Les auteurs débutants cherchent, se confrontent à eux-mêmes. Ils ne sont pas loin, il suffit quelquefois de peu de choses pour déverrouiller une porte, passer au-dessus d’un blocage. On ne perd jamais de vue la dimension du plaisir. Cela m’apporte aussi beaucoup à moi, d’observer ce travail, de réfléchir aux questions qui se posent. J’ai cherché moi-même mes réponses pendant si longtemps, que je prends tout à coup conscience du chemin parcouru. C’est étonnant. Comme si je comprenais maintenant, a posteriori, le travail réalisé. Pendant ces mois, ces années où j’ai travaillé sur mon roman, je me sentais un peu comme mon petit héros Michel dans les souterrains du djebel Santon, Sophie tu creuses ! (rires) Rien ne vaut l’expérience du vécu. Chaque parcours d’écrivain est unique. Si j’avais assisté à un cours magistral d’écriture, avec un prof m’expliquant, faites comme ci ou comme ça, cela m’aurait peut-être aidée, mais n’aurait pas suffi. Il faut se mettre dedans, avancer, recommencer. Ce que je veux communiquer aux auteurs d’un atelier, c’est ce je sens, ma sensibilité, ce qui a marché pour moi. Et toujours, dans le romanesque, faire vivre les personnages plutôt que décrire ou expliquer.
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Le vieux port de Mers el-Kébir (1) : un personnages importants de L’Enfant

R.E.E.L. : Et pour L’Enfant de Mers el-Kébir, vous avez fait ce travail seule, avant même de proposer votre texte à un éditeur ?

S. C. : Toute seule. C’est très difficile d’ailleurs. Je crois qu’il faut vraiment avoir la foi. Les difficultés ont été tellement importantes, il fallait vraiment y croire. Pour qu’une pile de papier dans un tiroir, un manuscrit, devienne un jour un roman publié, sur lequel un éditeur a travaillé, un graphiste – il y en a du monde qui travaille – ça prend du temps. C’est l’auteur de toute manière qui porte tout le projet de bout en bout, ça n’est pas le tout de l’écrire. Il faut présenter le texte, convaincre, il faut que le texte soit beau aussi, pour trouver un éditeur. Quoique… (rires)

R.E.E.L. : Comment concilier cette recherche de beauté, d’esthétique, de qualité littéraire (au sens où on l’entend dans nos études littéraires) avec l’aspect très commercial du monde de l’édition aujourd’hui, qui laisse précisément peu de place à ça ?

S. C. : C’est justement ça qui est compliqué. Quand j’ai commencé à écrire, j’ai cherché rapidement des conseillers. L’un d’entre eux, rencontré à un stade précoce de mon écriture, m’a énormément aidée. Il m’a dit « Sophie, vous avez un super sujet, vous devez continuer. » J’ai toujours cru en mon sujet, à l’histoire de mes personnages grâce au cadre géographique et historique. Combien de fois j’ai recommencé, je ne peux pas vous dire. Mais chaque fois que j’ai eu la chance de recueillir des commentaires avisés, même au tout début, j’en ai tenu compte.
Depuis ce temps, mon attitude de lectrice a changé. Lorsque je lis un livre, je ne peux m’empêcher de relever beaucoup de choses, les temps de la narration, le point de vue du narrateur, l’organisation des chapitres, l’intégration des dialogues. Et maintenant, je n’arrive plus à lire que comme ça. C’est pénible! (rires) Mais cela m’aide aussi, depuis que je suis membre de ce jury littéraire (2) .
Il y a un aspect commercial dans le monde de l’édition. Il existe des phénomènes de mode. Un éditeur espère vendre des livres et lorsqu’il choisit un auteur, c’est parce qu’il estime qu’il a de la valeur – outre la qualité du texte, une valeur marchande également. Je crois que lorsque nous prenons la plume, c’est pour créer quelque chose de beau. L’aspect commercial, sauf peut-être les auteurs bien rodés et expérimentés, nous ne le maîtrisons pas bien.

R.E.E.L. : Ça veut dire que vous avez dû être extrêmement consciente de votre façon d’écrire en fin de compte. Quelle dose de réflexion on doit mettre dans son texte en tant qu’auteur, car chaque mot, chaque tournure de phrase, ne peut pas être totalement conscient ?

S. C. : Ma façon d’écrire, je l’ai construite, elle est sortie de rien. Cette construction représente des heures et des heures de travail. Il faut recommencer cent fois : « vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage »(3) . Parce que même si l’écriture naît d’un désir profond, quelquefois d’une démarche instinctive, il y a des milliers d’heures de boulot, de réflexion. Un processus artistique se réalise parfois dans la douleur. Ce n’est pas du tout fleur bleue. Les gens qui deviennent des artistes ont souvent souffert, ils ont affronté beaucoup de difficultés, ils ont lâché des choses d’eux-mêmes.

R.E.E.L. : Face à toutes ces réécritures, à toutes ces difficultés, ça ne vous est jamais arrivé d’avoir envie de jeter ce manuscrit ?

S. C. : À certains moments, j’en avais juste marre. Ça m’est arrivé de le poser pendant deux-trois mois, de me dire, « là je trouve pas » et de le reprendre. Il y a des étapes dans l’écriture. Ce n’est pas un parcours linéaire. En tout cas, pas pour moi.
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R.E.E.L. : Justement, en parlant d’étapes, vous avez gardé toutes ces versions du manuscrit ?

S. C. :J’ai l’habitude d’imprimer mes textes pour travailler sur le papier. Je me balade avec mes feuilles dans mon sac et j’y pense. Je fais mes annotations. Une fois le manuscrit bien barbouillé, j’entre mes corrections dans l’ordi et je réimprime une nouvelle version. Et ainsi de suite. J’ai conservé quelques tapuscrits de certaines étapes de l’écriture de L’Enfant de Mers el-Kébir. Une fois, j’ai été invitée dans une école pour expliquer mon travail d’écrivain, je les avais apportés pour illustrer ce processus. Les enfants ont bien apprécié. En voyant mes pages toutes raturées, ils m’ont dit « oh madame vous aussi vous faites des fautes !!! » (rires)
Ce que j’ai appris au fil de l’écriture, et ça, ça prend du temps : c’est qu’il ne faut pas trop en dire, laisser la place à l’imagination du lecteur.

R.E.E.L. : C’est vrai qu’il y a beaucoup de pudeur dans votre texte, car l’émotion est aussi dans tout ce qui n’est pas dit – ou pas complètement. C’est à la fois très efficace, au niveau de l’écriture, et très réaliste.

S. C. : Quand on en dit trop on envahit l’espace du lecteur. Les marges, les espaces entres les paragraphes, l’espace entre les chapitres, les arrêts sur image suscités par les zones blanches sont des espaces laissés libres à la personne qui lit. Je pense que c’est très important que le lecteur puisse se promener tout seul dans le roman, on ne doit pas le mener comme un ignorant du début à la fin, en lui mâchant tout le truc.

R.E.E.L. : Cet espace est d’autant plus important quand on considère les ellipses au sein du texte (entre chapitres ou entre paragraphes). Votre récit porte sur 12 années, comment avez-vous fait pour gérer ce défi concernant la temporalité ? Ça a été une difficulté pour vous ?

S. C. : Énorme ! J’ai beaucoup tourné autour de ce problème que j’ai réglé en m’accrochant au déroulement chronologique de la grande Histoire. Je ne mentionnne que deux ou trois dates, une au début (début de la guerre), une autre à l’arrivée des Américains et au dernier chapitre. Parce que finalement dans la vie, les dates, ça ne nous intéresse pas, ce n’est pas ça qui marque le lecteur. La mention des dates n’amène rien et ça plombe. Soit on écrit une chronique et les dates sont importantes, soit on fait du roman et là, quelques repères temporels suffisent. Tout le monde sait que la Seconde Guerre Mondiale a eu lieu entre 1939 et 1945, donc tant que je me promène dans cette époque-là avec mes personnages, les gens savent à peu près où ils sont.

Fin de partie 2 : L’écriture, un défi à relever. Cliquez ici pour la partie 1, et là pour la partie 3 !
Photographies : © Sophie Colliex