Un festival d’histoire à Genève, pour quoi faire ? Après tout, qui s’intéresse à des sorciers se battant à coup de branches de céleri au XVIe siècle dans la région italienne du Frioul ? À des ouvriers-imprimeurs kidnappeurs de chats, jugeant et condamnant à la pendaison ces félins comme représentants de leur maîtres ? Ou à la raison pour laquelle un noble chalca[1] écrit un journal en langue vernaculaire aztèque rapportant, en septembre 1610, la mort d’Henri IV, survenue seulement quatre mois plus tôt ? Qui d’autre que des historiens ? [2]

Ce sont justement les questions que se posaient les bénévoles au début de la première édition des Rencontres de Genève Histoire et Cité dont le thème central était : « Construire la paix ». Ces Rencontres, en marge des célébrations du 70ème anniversaire de la fin de la deuxième guerre mondiale, proposaient une programmation pour le moins alléchante : d’abord, une conférence d’ouverture intitulée « Construire la démocratie au Chili: quelle justice? ». Tout un programme. Mais le lendemain matin, grande a été la surprise de ces chers bénévoles car, deux heures après le début du programme, seuls 2 ou 3 auditeurs constituaient le public de la conférence « Comment faire la paix sur Wikipédia ? » dans une salle dont la capacité s’élève à … 300 personnes. Pourtant, même en supposant que les organisateurs aient été trop ambitieux pour une première édition qui, bien que soutenue par les Rendez-vous de l’Histoire de Blois[3] dont elles s’inspirent, n’a pas encore son aura, l’objectif de ce festival reste le même : celui de rendre l’histoire attractif pour le grand public, de partager culture et connaissances et ce à tous, aussi bien aux professionnels qu’aux non-initiés. Pourtant, malgré un programme varié et passionnant, malgré le choix d’un thème pertinent et d’actualité, il fallait se rendre à l’évidence : en ce matin ensoleillé de l’ascension, les gens avaient dû préférer bruncher !

Mais les trois jours suivants leur ont donné tort.

La conférence d’ouverture avait démarré par les discours d’ouverture officielle de personnalités de l’Université et de la ville de Genève telles que Jean-Dominique Vassalli, recteur de l’Université de Genève ou Antonio Hodgers, conseiller d’Etat du Canton de Genève ainsi que la présentation du festival par son directeur, Pierre-François Souyri. Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU, prix Nobel de la Paix et président honoraire du festival, profite de son propre discours pour rappeler qu’il faut toujours, plus que jamais, travailler pour cette paix. Mais c’est Rolf Hueur, directeur général du CERN, qui va voler la vedette par son discours. Il a introduit par un questionnement à propos de la pertinence de sa présence (rappelons qu’il est physicien des particules), avant de démontrer avec brio l’intérêt de la science pour construire la paix,   notamment à travers un partenariat scientifique israélo-palestinien[4]. Puis, c’est au juge chilien Juan Guzmán Tapia de prendre la parole et de raconter l’histoire du Chili et le coup d’État du général Pinochet. Dans son allocution, il a relaté ses différentes tentatives de mise en poursuite du dictateur depuis 1998 pour ses crimes (plus de 3 100 homicides, 1 200 disparitions et 35 000 personnes torturées entre autres violations des droits de l’Homme). Le juge ajoutera, en substance, répondant à une question sur les discriminations faites aux peuples amérindiens au Chili, que ce n’est pas parce que la communauté internationale dit d’un état qu’il est démocratique qu’il l’est réellement. Cette réflexion, faite à propos du Chili actuel, pourrait être étendue à d’autres nations.

Outre cette conférence d’ouverture, ces Rencontres ont traité largement de nombreux sujets, sous forme de conférences, de tables rondes, de débats ou de cafés littéraires : on peut ainsi citer la place de la diplomatie dans la construction de la paix depuis le XVIIe siècle, les guerres de religion, la façon dont les conflits sur Wikipédia sont réglés, l’islam des Lumières de Malek Chebel, la chrétienté et sa relation à la paix depuis le XVIe siècle, le conflit israélo-palestinien ou encore la notion de paix dans d’autres civilisations comme le Japon, la Chine et la Grèce antique. Le programme faisait aussi la part belle aux nouvelles technologies avec des ateliers sur les digital humanities, (à l’exemple de l’atelier « édit-a-thon » qui proposait de rédiger et corriger des articles sur Wikipédia sur le thème du festival). Parmi les invités au festival, des anthropologues, des écrivains, des réalisateurs, des journalistes et de nombreux historiens (bien entendu !).

Le programme était d’autant plus varié et passionnant qu’en parallèle de ces conférences, plusieurs autres activités étaient proposés : des films, des visites guidées, des spectacles ainsi que des expositions, ces dernières réalisées par des élèves du secondaire (le hall d’Uni-Bastions était pour le moins redécoré) et des professionnels de l’art et de l’histoire, ainsi qu’un salon du livre et de la bande dessinée historiques. Parmi ces formes d’expression moins conventionnelles de l’histoire et de la construction de la paix, il faut tout particulièrement applaudir le projet Diwan, né d’un partenariat entre la Haute École de Musique de Genève et le Conservatoire National de Palestine Edward Saïd qui a livré, vendredi soir dans la Grande Salle du Conservatoire un superbe concert pour la paix !

La construction de la paix n’est pas qu’un sujet d’historien. En effet, cette thématique touche le grand public du fait de son inscription dans une actualité riche de conflits. Et cette première édition du festival se tient dans une ville au cœur de l’histoire des traités et des institutions de paix, alors même que l’on commémore les 70 ans de la construction d’un ordre international qui cherche la résolution de ces conflits. On célèbre aussi le bicentenaire de la ratification du traité de Vienne (fin des guerres napoléoniennes).I semble que les festivaliers aient donné raison au organisateurs, car pour finir, on a croisé bien plus que des étudiants en histoire délaissant leurs révisions ou des enseignants du secondaire toujours passionnés par leur discipline.

Ceux qui auraient raté l’évènement peuvent encore, en attendant d’y participer l’année prochaine, en retrouver un peu de la saveur au travers des émissions de radio enregistrées en direct et accessibles sur internet[5]. Pour le reste, lundi matin, les derniers courageux bénévoles démonteront toutes les installations, rendant ainsi Uni Bastions aux étudiants de lettres préoccupés par leurs examens, et laissant place aux urnes de vote pour les élections de l’Assemblée de l’Université. En effet, après toutes ces réflexions sur la construction de la paix, il est temps de tester notre sens de la démocratie : les bureaux de votes seront ouverts lundi 18 aux Bastions de 10h30 à 13h30 et mardi 19 à Uni Mail de 9h30 à 12h30[6]. Avant de choisir parmi les deux listes étudiantes qui vous sont proposées (sobrement nommées « liste 1 » et « liste 2 »), on vous conseille de consulter cet article de nos confrères de TOPO.

Les 18 et 19 mai, votez !

Anaïs et Noé Rouget

[1] Les Chalcas sont un peuple amérindien du Mexique

[2] Noé Rouget se distancie de ces propos et précise qu’il n’a jamais qualifié de « sujets obscurs » ou d’« étranges » ces études d’historiens dont certaines sont l’objet de compte-rendu pour les élèves de première année.

[3] http://www.rdv-histoire.com/

[4] http://www.unesco.org/new/fr/natural-sciences/science-technology/science-governance/science-for-peace/

[5] Vous trouverez les archives du festival à l’adresse suivante : http://histoire-cite.ch/

[6] Toutes les infos à l’adresse : http://www.unige.ch/rectorat/elections/