En ce mois de juin, il fait chaud à Vérone – ou plutôt, sur les planches du Grütli ! Pour la dernière pièce de la saison 2017-2018, ce sont Roméo et Juliette qui débarquent sur scène. « Classique », vous dites ? Pas sûr.

Après une année théâtrale solitaire, j’ai ENFIN réussi à trouver une bonne âme disposée à m’accompagner pour la dernière représentation à laquelle j’assiste cette saison. Et pour cause ! Je n’ai pas eu à insister beaucoup : au Grütli, on joue Roméo et Juliette. Un classique de chez classique.

Un classique ?

Malheureusement pour moi, j’ai un peu trop vendu la pièce comme un classique. C’en est un, certes – écrit par William Shakespeare au début de sa carrière, publié en 1597, joué pour la première fois en 1598… et dont, aujourd’hui, on ne compte plus les reprises / adaptations / parodies / remakes / allusions / produits dérivés / et j’en passe. Faites un test autour de vous : je suis persuadée que la majorité des gens dans votre entourage peut vous entonner Roméo, Roméo, mais pourquoi es-tu Roméo ?, ou tout autre réplique fameuse. À quoi nous attendions-nous en poussant la porte ? Eh bien, certainement pas à la mise en scène de Camille Giacobino.

Pourtant, le nom aurait dû me mettre la puce à l’oreille : d’elle, j’avais vu (et adoré !) l’adaptation des Hauts de Hurlevent, en 2017[1]. Cette précédente production aurait dû m’aiguiller : Camille Giacobino a l’air d’aimer les textes forts, les textes poignants – et n’a pas peur de se frotter aux « classiques », aussi romantiques et fameux soient-ils. Un peu facile, me direz-vous, de s’attaquer à des œuvres bien connues, à des intrigues fleurant bon le sentimentalisme et dont la fin (évidemment tragique) nous a été tant de fois rabâchée ! Que nenni ! Alors que Camille Giacobino aurait pu nous rejouer une partition éculée, toute cousue des fils blancs des beaux sentiments, de la passion lyrique et de l’amour vainqueur (malgré la mort), elle évite habilement ces écueils. Avec elle, Hurlevent devient terreux, corporel, lascif. Et dans sa vision, Vérone se fait la scène d’une passion violente, entre fébrilité et canicule.

Chaudes et violentes amours

Violence, fébrilité, canicule : voilà ce qui définit (du moins, en partie) le Roméo et Juliette de Camille Giacobino – et pour appuyer mes dires, je prendrai ces trois propositions à rebours.

La canicule, en premier lieu. Car il fait chaud, si chaud à Vérone !… La scène, entourée d’échafaudages, de plateformes à divers niveaux, baigne tour à tour dans une aube moite, un crépuscule collant, une après-midi brûlante, une nuit de bal incandescente. Dans un coin du plateau, une piscine attire l’œil : son fond turquoise est la seule tache de fraîcheur. On s’y plonge… pour en ressortir tout aussi transpirant qu’auparavant. Est-ce dans le décor, dans le texte (je n’ai relevé qu’une seule mention explicite de la chaleur de Vérone) ou dans le jeu qu’est née cette impression ? Je l’ignore – mais Vérone, sur scène, devient pour moi fournaise d’été.

Cette impression de chaleur s’accompagne d’un sentiment de fébrilité : à Vérone, tout va vite. Les mots, les gestes, les mouvements, les chocs entre les êtres qui se croisent, s’affrontent ou s’aiment dans les rues. On s’insulte. On se dispute. On se raille. Le tout, dans un tourbillon sans fin. Capulet et Montaigu sont à couteaux tirés – même si le chef des Capulet a l’air de ne pas y toucher, tout à son jeu entre nonchalance et préciosité, et que le Prince de Vérone a rigoureusement interdit les échauffourées. Les répliques qui s’enchaînent à toute vitesse disent cette tension née de la chaleur : elle est de celles qui pulsent sourdement avant l’orage, prêtes à devenir tonnerres et éclairs.

Prête à devenir violence – car c’est vers la violence que convergent les différents protagonistes de Roméo et Juliette, prisonniers d’une haine ancestrale. À peine assis, nous sommes jetés dedans : les lumières s’éteignent et, sur les escaliers qui longent les rangées de sièges, dans les échafaudages qui constituent le décor, debout sur les fauteuils laissés vides, des voyous sans vergogne s’élancent. Ce sont les jeunes gens de la maison des Capulet. Ils crient, ils grognent, ils rient d’un rire dément, se poursuivent et jouent à se battre. L’un deux est particulièrement éloquent. Sans respect, jouant des mots comme d’une rapière et des doubles sens comme d’un poignard. Jamais texte de Shakespeare ne m’a paru si ouvertement érotique, d’un érotisme cru et tranchant. Et c’est tant mieux, car la manière de scander les phrases, d’appuyer certains mots ou d’en souligner d’autres par des gestes éloquents (et sollicitant principalement le dessous de la ceinture) éclairent soudain les anciens vers d’un nouveau jour : celui d’une violence contenue, comprimée, réprimée jusque là – et qui éclate d’un coup. Elle culminera dans la scène du duel entre Mercutio et Tybalt, qui entraînera la mort de l’un (Mercutio) et précipitera sur l’autre (Tybalt) la vengeance de Roméo, sanctionné ensuite par l’exil. Le sang est sur scène ; l’agonie et les cadavres aussi.

Calme adolescent ?

Au milieu de cet orage caniculaire, Camille Giacobino n’oublie pas ses principaux personnages : Juliette et Roméo, héros éponymes, apparaissent comme les êtres les moins touchés par la chaleur néfaste de Vérone, par sa violence retenue. Ainsi, les scènes qu’ils partagent – seuls ou entourés des autres que, de toute manière, ils ne voient pas – se présentent comme des instants de calme… avant la tempête. Dans ces bulles hors-temps qui, pour tout dire, se révèlent bien moins palpitantes que le drame joué dans les rues de la ville, ils se disent leur amour. Un amour bien connu, mais qui prend dans le jeu, les poses et les mimiques, les teintes excessives de l’adolescence. Si Roméo et Juliette semblent moins touchés que les autres personnages par la violence fébrile de la canicule, c’est une autre sorte de violence qui les frappe : celle du coup de foudre, rendu extrême par l’adolescence. Aussi, à situation désespérée, mesure désespérée : les plans se font plus fébriles, plus violents, au fur et à mesure que le collet se resserre. Je ne réécrirai pas Shakespeare, mais je dois avouer que de Camille Giacobino a eu le mérite de me pousser à m’interroger : à travers la violence et la fébrilité de la mise en scène, j’ai pu lire autrement une histoire d’amour mythique – et dépasser certains stéréotypes romantiques que j’attachais à cette œuvre. Tout devient trop rapide, trop brutal, trop extrême, faisant ressortir par contraste l’absurdité du destin des deux héros, bêtement sacrifiés sur l’autel de l’amour et des haines familiales. Des adolescents, ai-je dit. Mais je ne réécrirai pas Shakespeare.

C’est avec des applaudissements nourris que nous avons salué la troupe de Roméo et Juliette, non seulement pour son jeu très corporel (entre sensualité et violence), l’humour apporté à son texte (dans la manière de le prononcer et grâce à quelques éléments – principalement des adresses au public – rajoutés à Shakespeare), l’efficacité de ses décors et de ses lumières (sans oublier la bande-son, dont je n’ai pas parlé, mais qui constituait un véritable fil rouge, entre mélodies et bruitages) – mais, surtout, pour sa capacité à relire un « classique » romantique, afin d’en faire une pièce violente, charnelle, fébrile. Pari réussi puisqu’en sortant, celui qui m’accompagnait n’a pas tari d’éloges et d’analyses pertinentes, soulignant (alors que je ne m’y attendais pas) la justesse du jeu et le comique de certaines scènes.

Au final, nous rappelant des échafaudages qui constituaient une partie du décor, c’est en chantant West Side Story – adaptation moderne bien connue de Roméo et Juliette (où l’intrigue se joue à New York, entre Portoricains et Américains blancs de seconde génération) – que nous sommes repartis. Car il y avait, chez Camille Giacobino, un quelque-chose de la violence de rue des Jets et des Sharks

Magali Bossi

Infos pratiques :

Roméo et Juliette de William Shakespeare du 29 mai au 17 juin au Théâtre du Grütli

Mise en scène : Camille Giacobino

www.grutli.ch

Photo : ©Isabelle Meister

[1] Je m’étais également interrogée sur Les Reines (qui font la part belle aux personnages oubliés de Shakespeare), en 2016. Voir : http://www.reelgeneve.ch/les-reines-shakespeariennes-hantent-le-grutli/.