Au théâtre du Galpon a eu lieu une table ronde autour de la question « La violence aura-t-elle raison de la presse ? » et notamment autour de la situation russe. Celle-ci était suivie par la projection du documentaire Tchétchénie, une guerre sans traces de Manon Loizeau.

« La violence aura-t-elle raison de la presse ? », c’est une question intéressante que posait le Théâtre du Galpon le 11 mars dernier. Au programme, une table ronde réunissant journalistes, auteurs de pièce de théâtre et acteurs suivie de la projection du documentaire d’une des invitées : Tchétchénie, une guerre sans traces de Manon Loizeau. Si la question était intéressante, elle ne sera traitée qu’indirectement puisque tous les invités ont un lien avec la Russie, la Tchétchénie et Anna Polikovskaïa et que la discussion se limitera beaucoup à ces trois sujets.

Manon Loizeau est une journaliste, correspondante pour Le Monde à Moscou en 1995. Elle est envoyée en Tchétchénie lorsque celle-ci cherche l’indépendance vis-à-vis de la Russie. Gaëtan Vannay est journaliste, il travaille pour la Radio Suisse Romande, a notamment couvert les conflits libyen et syrien et a aussi été présent en Russie. Thérèse Obrecht a été correspondante pour la Télévision Suisse Romande entre 1991 et 1996, et comme Manon Loizeau et Gaëtan Vanay, elle a connu Anna Polikovskaïa. Dominique de Rivaz et Dominique Bourquin sont respectivement metteuse en scène et comédienne, la première a mis en scène « Femme Non Rééducable » tandis que la seconde joue le rôle d’Anna Polikovskaïa. La discussion est modérée par Patrick Ferla, ancien journaliste pour la Radio Suisse Romande.

La Tchétchénie

Avant d’aborder directement ce qui a été dit et vu au Galpon, il me semble important de faire un point rapide sur la situation de la Tchétchénie car, si le sujet semblait clair pour la quasi-totalité de l’audience, il l’est nettement moins pour un jeune né quelques mois avant le lancement de la première guerre de Tchétchénie. La Tchétchénie est une république située au nord du Caucase et appartenant à la Fédération de Russie. Le peuple tchétchène est musulman et a souvent été attaqué par le gouvernement de Moscou : Staline déporte une partie des habitants de la Tchétchénie dont beaucoup mourront avant d’atteindre le Kazakhstan où les Soviétiques voulaient les installer. Ils sont aussi violemment réprimés dans les deux guerres de Tchétchénie (1994-1996 et 1999-2000). La première finit par l’autonomie de la République de Tchétchénie tandis que la seconde, avec une défaite des Tchétchènes, a pour conséquence le retour du contrôle direct de la Fédération de Russie.

Ces deux guerres sont connues pour leur violence, les violations multiples des Droits de l’Homme, les deux camps ayant pris pour cible directe des populations civiles tandis que les Russes ont fait usage de la torture et d’exécutions sommaires. Manon Loizeau expliquait que les Russes disaient aux Tchétchènes : « On va vous éradiquer en tant que nation ». Après la défaite des indépendantistes, le pays reste en état de guerre civile à travers une guérilla des indépendantistes jusqu’en 2006. Ces conflits sont aussi connus à travers la figure d’Anna Polikovskaïa, une journaliste russe célèbre pour son opposition à Vladimir Poutine et sa défense des Droits de l’Homme dont les violations se font dans chaque camp. Elle est assassinée en 2006 à Moscou. Officiellement, le meurtre a été commandité par un ancien officier de la Police de Moscou qui avait lui-même reçu un ordre d’une personne non-identifiée[1]. Pour cela, il est condamné à 11 ans de camps à régime sévère. La journaliste est devenue un symbole de l’opposition à Poutine et de la défense des Droits de l’Homme en Russie.

Le journaliste en zone de conflit

La table ronde démarre sur la figure d’Anna Polikovskaïa. Dominique de Rivaz dit admirer les journalistes, expliquant ainsi son intérêt pour la journaliste russe. Interpréter le personnage a quelque chose d’effrayant pour Dominique Bourquin. Il s’agit d’une « icône » pour elle et si elle juge le texte dur au vu des horreurs dont il est question, réciter ce genre de textes c’est faire quelque chose de résolument utile pour le monde. Manon Loizeau, Thérèse Obrecht et Gaëtan Vannay nous décrivent celle qui est une « ennemie personnelle de Poutine » selon Thérèse Obrecht alors même qu’elle n’avait pas un grand impact tant ses articles étaient difficiles à trouver. Cette dernière la cite : « Poutine me déteste car ce que j’ai écrit je l’ai vu ». C’est une femme réservée et digne, à la voix douce, qui se faufile dans une foule et est difficile à suivre, nous dit Manon Loizeau. Elle est la seule à témoigner de ce qui se passe dans un journal russe dont six membres ont déjà été assassinés. Elle va aux procès des petites gens de Russie, reste à leur côté, va voir les soldats russes qu’elle a aidés. Thérèse Obrecht dit qu’il s’agit là d’un besoin pour elle et qu’elle est la seule à le faire, personne ne le ferait sinon.

Pour Gaëtan Vannay, ces lieux de conflits armés et ces dictatures sont intéressants pour expliquer comment font les habitants d’une région, les combattants pour vivre dans un contexte de guerre, comprendre ce « moment frontière » où un individu passe « d’une personne normale à un guerrier prêt à tuer ». Et la place du journaliste est une question importante dans ce type de situation car, en faisant son travail, il risque d’exposer ses sources, les personnes qui l’hébergent. Or, dans une dictature, cela va de pair avec menaces, tortures et morts. Gaëtan Vannay raconte comment un de ses informateurs l’a contredit publiquement dans les médias, probablement après avoir été torturé et a sûrement été tué ensuite. Mais les sources du journaliste sont toujours conscientes des risques, aussi bien de ceux qu’elles prennent pour elles-mêmes et leurs proches que ceux pris par les journalistes. Si certains autochtones pensent que les journalistes viennent et partent comme dans un zoo, nous dit Manon Loizeau, d’autres renvoient les journalistes en leur disant « maintenant tu te casses, t’as ce qu’il te faut. C’est trop dangereux de rester », explique Gaëtan Vannay.

La Russie et les droits humains

Tous les journalistes n’ont pas la carrure pour agir comme Anna Polikovskaïa. D’ailleurs, elle n’a pas commencé comme ça et, lorsque ses enfants étaient encore jeunes, ne prenait pas le risque d’être journaliste dans de telles zones de conflit, nous dit Thérèse Obrecht. Elle ajoute qu’en Russie, même la presse d’opposition est parfois organisée par le pouvoir. Face à une propagande pire que sous le régime soviétique, beaucoup de journalistes s’en vont. Cette situation, Gaëtan Vannay a pu la voir notamment lorsqu’il était en Ukraine pendant la crise de Crimée où il se retrouvait avec trois versions : celles des pro-russes, celles des pro-ukrainiens et la sienne.

Manon Loizeau explique que les Russes n’ont pas conscience que ce sont des civils qui sont tués par les autorités en Tchétchénie, ils lui disent « Non, ce sont des nazis qui sont tués ». La dangerosité de la situation pour elle relève entre autres du fait que ce ne sont plus le FSB (Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie) et les services secrets russes qui sont les idéologues du parti, mais des fascisants. Les Russes regardent l’intervention des pays de l’Ouest dans les conflits de Yougoslavie ou de  Crimée comme une attaque contre eux, une tentative d’humiliation. Ils sont touchés par les bombardements en Serbie dans un sentiment de panslavisme, explique Manon Loizeau. De la même manière, ils ne comprennent pas ces bases de l’OTAN si proches de la Russie. Il y a « une certaine hystérie » autour de cela.

D’un autre côté, la communauté internationale ne fait rien face aux abus russes, l’Ouest joue leur jeu, dit Thérèse Obrecht. Il a trop d’intérêts financiers en URSS pour faire dénoncer Poutine sur la question des droits humains. Et en même temps, les Russes pensaient que le gouvernement ne pourrait jamais tuer les opposants les plus importants sans une réaction de l’Ouest. Pourtant, un des grands opposants est assassiné impunément, explique Manon Loizeau – elle parle probablement de Boris Nemtsov, assassiné en février 2015 – bien qu’il reste « son avocat » comme grande figure de l’opposition en Russie – probablement Alexeï Navalny, condamné à de multiple reprises dont la dernière en décembre 2014. Pour Gaëtan Vannay, à l’époque de l’URSS, si les diplomates avaient des visions différentes, ils parlaient des mêmes faits mais à présent, ils ne parlent plus de la même chose.

Disparitions

Commence ensuite la projection du documentaire Tchétchénie, une guerre sans traces. Si les traces de la guerre sont absentes pour Manon Loizeau, les traces de la domination le sont bien. Deux figures marquent le paysage : Vladimir Poutine, Président de la Fédération de Russie, et Ramzan Kadyrov, Président de la République de Tchétchénie. Quand je dis qu’elles marquent le paysage c’est qu’elles sont partout, sur les murs, sur des panneaux. Gaëtan Vannay nous avait prévenus, les Tchétchènes disent que « tout va bien grâce à [leur] président ». Tous, peut-être pas. En Tchétchénie, des gens disparaissent, sans laisser de traces. Pas forcément des opposants ou des indépendantistes, le film n’éclaire pas les raisons mais un collectif de mères tchétchènes brise le silence. Celles-ci veulent des réponses, veulent comprendre. Pourquoi leurs enfants ont-ils disparu ? Que leur est-il arrivé ? On sent leur espoir au plus bas, l’attente qui les ronge : « On se couche car c’est la nuit, on se lève car c’est le jour, on marche parce qu’on est en vie ».

18’000 disparus pendant la guerre. Et le compte augmente pendant cette paix. Jusqu’à 150’000 morts depuis la Seconde Guerre Tchétchène. Une paix plus dangereuse encore nous dit une Tchétchène : autrefois il fallait se méfier des snipers et des bombes, les habitants en étaient conscients mais aujourd’hui, on peut venir vous prendre n’importe quand. Deux filles travaillaient dans une station-service lorsque des soldats les ont enlevées, la famille reste sans nouvelle. La mère des filles dit à son petit-fils que sa mère et sa tante reviendront bientôt, comme si elle essayait de protéger l’enfant mais lorsqu’il n’est plus là, elle semble nettement moins convaincue. Le père aussi veut connaître la vérité et ne comprend pas : si elles ont été abusées, pourquoi ne les laisse-t-on pas rentrer chez elles et si elles sont mortes, pourquoi ne leur ramène-t-on pas les corps ? En Tchétchénie, quand quelqu’un disparaît, on est heureux de le retrouver en prison nous dit un juriste du Comité contre la Torture, malheureusement c’est assez rare.

Kadyrov, le petit père tchétchène

Dans ce pays où Poutine et Kadyrov sont les idoles d’un culte de la personnalité, où l’on dit « Kadyrov est le plus grand bâtisseur du monde » ou encore « Vladimir Poutine […] mérite plus le prix Nobel de la paix que Barack Obama », il n’y a pas de place pour les souvenirs de la guerre ou d’une quelconque oppression du peuple tchétchène. La République est transformée et sa capitale, Grozny, en tête. Plus de décombres, tout est reconstruit et c’est la Russie qui finance : nouveaux centres commerciaux, nouvelles mosquées et on se souvient qui remercier : Ramzan Kadyrov, un président qui soigne sa communication. La guerre, on l’oublie, pourtant elle reste présente, insidieusement. Les rues portent les noms de Poutine et des grands officiers russes qui ont mené les offensives contre les Tchétchènes partisans de l’indépendance. Une schizophrénie tchétchène, selon Manon Loizeau. Schizophrénie ou peur du pouvoir ? Les jeunes refusent de parler de la guerre ou de la corruption, pourtant ils se rendent compte qu’il y a quelque chose.

Une minorité visible soutient Kadyrov mais tout le monde n’est pas derrière lui. Lors des Jeux Olympiques de Sotchi, il interdit la célébration du 70ème anniversaire de la déportation des Tchétchènes par Staline. Malgré cela, des habitants ont l’audace de s’opposer à cet interdit, menés par Rouslan Koutaiev, un opposant de Kadyrov. On suit les préceptes d’un officier russe : « Tout ce qui ressemble à un islamiste doit être éliminé, j’en prends la responsabilité. Tuez-les, placez de la drogue sur eux ». Un islamiste ou un opposant et Koutaiev est condamné pour détention d’héroïne. Il est bien sûr jugé coupable dans un pays ou les opposants sont menacés, torturés. Alors que Kadyrov se dit « prêt à mourir pour la Tchétchénie » – un « ça va venir » est murmuré devant moi – jamais il ne bafouerait les droits des Tchétchènes, d’ailleurs, il le dit : « Si on ne respecte pas vos droits, venez me voir ! ». Mais cette Tchétchénie ressemble plus à la définition de Koutaiev : « C’est comme la Corée du Nord mais dans la Fédération de Russie ».

Lorsqu’on s’oppose à Kadyrov, qu’on soit un journaliste, un défenseur humanitaire ou un habitant, on en subit les conséquences. Le Comité contre la Torture a vu son local détruit plusieurs fois, les équipes de juristes ne restent pas longtemps sur place et effectuent un tournus dans le pays. Plus récemment, un minibus du Comité a été arrêté à la frontière et des individus masqués ont battu les membres de l’ONG ainsi que des journalistes russes, une Suédoise et un Norvégien qui les accompagnaient pour interviewer des victimes de violation des Droits de l’Homme[2]. En Tchétchénie, il n’y a pas de droits et les devoirs se résument à obéir et se taire.

Noé Rouget

Photo : Galpon http://www.galpon.ch/IMG/jpg/11.03.2016_migrationsgalpon_c_e.murciaartengo_04_w.jpg

[1] http://www.liberation.fr/planete/2011/08/24/russie-l-organisateur-presume-de-l-assassinat-de-politkovskaia-interpelle_756662

[2] http://www.liberation.fr/planete/2016/03/10/tchetchenie-des-journalistes-agresses-sur-leur-route-vers-grozny_1438720