R.E.E.L. - Revue Écrite par les Étudiant-e-s en Lettres

Sami, une ségrégation raciale revisitée

« Maintenant, tu m’appartiens »

Par ces quelques mots, dont la violence n’est qu’amplifiée par la scène qui les accompagne, l’amorce du film d’Amanda Kernell nous plonge immédiatement dans sa thématique et son questionnement principal, à savoir ce qui constitue l’appartenance symbolique et sociale des individus.

Sami, une histoire lapone : tout est dans ce titre qui présente le récit d’une ethnie relativement méconnue, les Samis, dont Kernell fait aujourd’hui le portrait. Tout, ou presque, car il faudrait y ajouter sa rivalité historique et l’un des points centraux du film : le peuple suédois. Autochtones contres citadins, dialecte same contre suédois, le film propose une vision singulière du barrage social construit au fil des siècles entre les deux peuples. Barrière sociétale qui sera vécue directement par le spectateur qui se retrouve, dès le début du film, en immersion complète dans la peau de la protagoniste de l’histoire, d’origine sami.

Qu’est-ce qui forge donc l’appartenance et, par antinomie, l’indépendance d’un individu ? Cette question essentielle est traitée dans Sami de façon dichotomique comme deux pans distincts du parcours d’une jeune fille : celui d’Elle-Marja.

Elle-Marja porte des habits traditionnels samis, une tresse lui tombe le long de l’épaule gauche, elle chante des Joiks (chants typiques de la région) et possède son propre renne. À première vue, rien ne la sépare alors du reste de sa famille.

Pourtant, dès son départ pour l’école suédoise, un fossé se creuse entre elle et sa sœur cadette. Cet écart est d’ailleurs ostensiblement symbolisé par l’injonction de l’aînée à sa sœur de ne plus chanter de Joiks une fois arrivées en terres suédoises. Alors que sa petite sœur s’accroche aux coutumes samis, Elle-Marja souhaite au contraire gagner son indépendance en quittant le cocon familial et en changeant d’appartenance sociale. Ainsi, elle apprend la langue nationale à la perfection, vole des vêtements à sa professeure et change de nom en présence de Suédois afin de se fondre dans la masse de ce peuple qu’elle admire tant.

Mais qui dit appartenance sociale dit exclusion et divergence, thématiques ici traitées de manière fines et originales par le récit. Alors que tout un chacun connaît les mesures corporelles effectuées par les nazis sur les juifs afin de démontrer leur prétendue dissemblance, sûrement peu d’entre vous ont déjà vu un médecin suédois agir de façon similaire sur des élèves samis. Humiliés donc physiquement, les Samis sont également harcelés verbalement par les Suédois qui les traitent à de multiples reprises de lapons, soit, littéralement, porteurs de haillons. Ainsi, dans Sami, l’habit fait le moine, et afin de s’émanciper et effacer toute trace d’appartenance à son peuple, Elle-Marja commencera tout naturellement par s’extirper de son vêtement pour revêtir une robe quelconque suédoise. Mais après l’humiliation et les violences qu’elle a subies, pourquoi donc cette dernière voudrait-elle appartenir au peuple qui la tyrannise ?

Un intérêt notable de l’œuvre réside dans cette question, dont la réponse à plus large échelle a notamment été théorisée par L’approche motivationnelle de Cartwright et Zander. Ces deux psychologues sociaux ont émis l’idée qu’un individu avait divers besoins : celui d’affiliation à un groupe, d’approbation sociale qui permet une valorisation de soi, ainsi que celui de récompense, qui décrit le besoin d’accéder aux ressources fournies par le groupe. Tous ces éléments se retrouvent dans le film de Kernell et expliquent pourquoi une personne considérée comme déviante, ici Elle-Marja, voudrait éviter cette étiquette péjorative et dès lors se conformer aux normes suédoises ; car être suédoise, c’est accéder à des études supérieures, aller habiter en ville, faire partie de la classe dominante. C’est aussi une manière de s’émanciper de sa famille dont elle méprise les coutumes, une façon de vivre jusqu’à matériellement son adolescence, en gagnant jusqu’à physiquement son indépendance. Se faire passer pour suédoise est en fait, pour Elle-Marja, une forme de nécessité dans sa construction identitaire.

Du reste, le film ne s’arrête pas à ces dialectiques intéressantes et à un fond qui mériterait un ouvrage à lui seul, puisque la forme qui l’accompagne est tout aussi étoffée. Une tension constante dans le film est, par exemple, amenée par une mise en scène dans laquelle Elle-Marja n’a jamais sa place. Ainsi, le spectateur prend la sienne et ressent un malaise incessant et profond, tout autant que primordial au récit. Le cadrage, souvent très rapproché lors de moments délicats pour la protagoniste, appuie en outre cette identification au personnage plus que bienvenue.

La temporalité du film, remarquable, est également un outil analytique intéressant. Tout commence avec un portrait d’Elle-Marja, âgée, qui se rend à contrecœur à un enterrement de sa tribu, accompagnée de son fils et de sa petite-fille. Dès les premiers plans, on note sa réticence, aux antipodes de l’émerveillement de son fils et de sa petite-fille face aux mœurs samis. Le tout forme un discours transgénérationnel qui apporte au récit une couche d’interprétation et d’interrogation supplémentaire et, de ce fait, captivante. Par la suite, la juxtaposition de deux époques (Elle-Marja adolescente puis âgée) permet au spectateur de comparer les coutumes indigènes à travers le temps et, de ce fait, de se questionner sur leurs éventuelles conservations et altérations. A s’ajouter à cela, Amanda Kernell joue avec les ellipses de manière très juste durant l‘intégralité du film. Elle les utilise fréquemment, tout en décidant de montrer, pour n’en citer qu’un exemple, un acte de violence physique sur Elle-Marja, sans coupure, afin d’appuyer la durée de ce dernier ainsi que son impact décisif dans la vie de la jeune fille.

En somme, Sami a certes de nombreuses failles et loin de moi l’idée de le présenter comme un chef d’œuvre du genre, toutefois il suscite une réflexion si abondante que je ne trouvais tout simplement pas l’intérêt aujourd’hui de les énoncer. Ainsi, je ne peux que vous le recommander chaleureusement !

Chloé Battisti

Infos pratiques :

Sami : a tale from the North (Amanda Kernell)

Psychologie sociale expérimentale, Willem DOISE, Jean-Claude DESCHAMPS, Gabriel MUGNY, Armand Colin, 1997

Sortie en Suisse le 10 janvier 2018

Photos : © 2017 Xenix Filmdistribution GmbH