Jusqu’au 4 février, le théâtre Alchimic présente Théâtre sans animaux de Jean-Michel Ribes mis en scène par Sylvain Ferron. Cette pièce – parfois absurde – qui rassemble en fait huit saynètes a remporté en 2002 le Molière du meilleur spectacle comique, et ce n’est pas pour rien !

Il n’est pas évident de juger de la représentation des pièces dont on connaît bien le texte. Parce que, sachant ce qui vient, on ne se laisse pas surprendre comme les autres spectateurs. Parce que, l’ayant déjà imaginée, on est plus pointilleux – voire carrément partial – envers la mise en scène. Parce que, persuadé d’avoir déjà compris le sens de la pièce, on est quelque peu réticent à apprécier celui que nous proposent les comédiens. Et en même temps, quel plaisir que d’aller voir une pièce que l’on connaît et que l’on aime déjà ! On peut apprécier une fois de plus un texte fin et sensible en redécouvrant des subtilités qui nous avaient échappé, s’amuser des réactions du public, s’émerveiller face à l’ingéniosité déployée par la troupe pour surmonter les difficultés qu’il recèle. On n’est pas tout à fait un spectateur comme les autres, on entre certainement dans la salle avec notre petite condescendance sous le coude, mais si on en sort sans, c’est que la pièce est réussie. En sortant de l’Alchimic l’autre jour, ma condescendance personnelle avait fait place à l’enthousiasme.

J’ai découvert Jean-Michel Ribes et son Théâtre sans animaux à l’Atelier Théâtre du département de Français ; j’avais travaillé la première saynète, « Égalité-Fraternité ». Je me souviens distinctement avoir été frappée par la violence contenue dans ce dialogue entre deux frères : le cadet, un peu simplet, poussé par la jalousie à défier son ainé, l’écrivain manipulateur, sur le terrain de l’intelligence. J’en avais oublié combien le texte est drôle, entre l’ingénuité risible et pathétique de Jacques et la curiosité empreinte d’ironie d’André – très justement rendues par Fréderic Landenberg et Laurent Deshusses. Concentrée sur le bien-fondé des réflexions linguistiques de Louise, l’infortunée qui a trainé un époux opiniâtre à la Comédie Française dans « Tragédie » – infortunée au point que la chute de la scène en devienne elle-même tragique – j’avais à peine remarqué combien il était amusant d’écouter l’argumentation désespérée qu’elle déploie face au courroux de Jean-Claude. Appuyée par des effets sonores qui rendent plus compatissant envers le mari, Dominique Gubser est tout simplement parfaite dans le rôle de l’épouse.

Au troisième sketch, je me souviens soudain de la dimension absurde du recueil : il faut dire qu’il met en scène un père qui se scandalise lorsque sa fille répond au prénom de Monique, qu’il jure ne jamais lui avoir donné – sans se souvenir pour autant du vrai – au point de faire douter cette dernière de son nom de baptême. Si le sujet n’en était pas si inhabituel, on pourrait croire qu’il s’agit d’une dispute typique entre un père et sa fille : pourtant, il exacerbe simplement l’absurdité du dialogue de sourds qui caractérise souvent les conflits les plus triviaux. À mesure que l’absurde prend de l’importance, le mur au fond la scène, d’abord simplement craquelé, s’écarte. Quand le client du « Goéland » affirme à son coiffeur déconcerté qu’il devrait pouvoir s’envoler, au lieu de rester là, les deux pieds sur son carrelage et qu’il y a quelque chose de questionnable à cosigner un bail et stocker des hydrocarbures, on se dit en riant qu’il est complètement fou. Et puis réflexion faite – et parce que les plus grands penseurs ont eux-mêmes reconnu la difficulté à parfois distinguer folie et sagesse – on se demande avec lui : quelle force nous pousse à faire ce que nous faisons – individuellement ou à l‘échelle de notre espèce – plutôt qu’à ne rien faire ? Ou à faire autre chose ?

On rit encore grâce à Camille Figuereo qui joue l’adolescente caricaturale de « Dimanche » qui s’exaspère du rationalisme de sa chrétienne coincée de mère et qui s’enthousiasme de l’arrivée inopinée d’un stylo-bille géant dans le salon familial. On rit toujours lorsque Laurent Deshusses apparait emperruqué pour « Bronches », une coiffe Louis XV étant le seul remède à l’addiction à la nicotine de Jean, son personnage – j’en profite pour saluer au passage le travail d’Anne-Laure Futin et de Katrine Zingg, aux costumes et au maquillage, qui donne une touche supplémentaire d’authenticité et de justesse au jeu des comédiens. Le casting au complet nous offre une fin en apothéose avec « Souvenir » : il nous montre toute l’étendue de son talent avec un jeu d’intonations, de gestes, et d’expressions qui souligne, sans jamais en faire trop, le comique absurde et hilarant d’une scène qui une fois de plus nous met face à la bêtise et à l’absurdité de nos propres comportements et nous fait réfléchir sur des questions existentielles – se serait-on trop éloigné de la carpe ?

Anaïs Rouget

 Infos pratiques :

Théâtre sans animaux de Jean-Michel Ribes, du 16 janvier au 4 février 2018 au Théâtre Alchimic.

Mise en scène : Sylvain Ferron

Avec Laurent Deshusses, Camille Figuereo, Dominique Gubser et Fréderic Landenberg

https://alchimic.ch/theatre-sans-animaux/

Photos : © Carole Parodi