L’air penaud, cet homme raconte qu’il s’ôtera la vie au crépuscule. Et pourtant, un rêve dissipe le nuage noir et lui révèle de meilleures perspectives. Le rêve d’un homme ridicule de Fedor Dostoïevski, du 5 au 16 mai 2018 (recréation) au Théâtre Alchimic.

Sa décision semblait jusque-là tranchée et il la porte sur lui, comme s’il abandonnait la vie et qu’elle le lui rendait en retour. L’homme qui souhaite s’arrêter de vivre porte un costume qui ne lui sied plus, les pantalons traînent, les manches sont trop épaisses, elles flottent sur ses bras maigres. Il tient avec peine sur ses jambes frêles et déambule d’un coin à l’autre d’une rue. Deux miroirs, placés aux extrémités de son chemin, ne reflètent rien d’autre que ses minces traces dans cette rue délaissée et peu éclairée. Il nous confie sa peine, celle d’éveiller que peu d’empathie autour de lui. Bien au contraire, il provoque le rire, on se moque, il se cogne et les yeux se détournent. Comme une araignée penchée au bord de sa toile, aucun lien ne le remonte vers un équilibre. Il dit : « Je reste là, et, même, je ne pense pas, c’est juste comme ça, quelques pensées errantes, et je les laisse errer. La bougie fond jusqu’au bout pendant la nuit. »[1]

Jugé ridicule par ses pairs bienpensants, il pense disparaître en une poussière de secondes. On jette l’opprobre sur cet homme parlant de l’obscurité qui l’assiège, il évoque les fouets jetés par les mots de ses camarades au fil des années. L’homme est entraîné dans l’arène, entre les deux gradins du public qui délimitent et ferment simultanément, à gauche et à droite, l’espace. Cette disposition scénique, procurant du surplomb aux spectateurs, attise d’abord notre fibre du jugement, comme s’il s’agissait de donner une note, d’évaluer celui qui se promène, bien loin de nous et aussi bas. On le regarde d’un œil étonné, donnant libre cours à notre méfiance. Et l’on se prend ainsi à penser qu’il est dévasté et qu’outre notre défiance, il devient impossible de le considérer.

La mise en scène renforce, grâce à la construction de ce couloir entre l’homme et les autres spectateurs, l’idée d’un gouffre baillant. L’homme ne s’y perd toutefois pas. Il nous raconte son rêve de cette nuit-là et ouvre du même pas une bulle, une enclave dans lesquelles se retrouvent le spectateur et l’homme en peine.  Le comédien peuple par ces gestes cet espace vide au cœur des tribunes, il crée un pont entre lui et le monde et puis, entre les deux mondes qui s’érigeaient à ses côtés. C’est à ce moment-là que l’on remarque que les lumières dans la salle sont restées tamisées ; elles chassent rapidement les ombres du jugement arbitraire et repoussent ce maigre quotidien froid qui parfois nous effleure et nous saisit en empêchant de créer du lien.

Les exclamations du comédien donnent du panache à ce long monologue, qui résonne d’autant plus dans cette mise en scène dénudée. Dostoïevski est un maître des ténèbres tant il rend honneur à nos pensées noires qu’il parvient également à recréer cette impression d’étouffement qui émane de ce soliloque aux multiples digressions. L’homme rêve de la clarté, de la vérité dont les hommes s’écartent, préférant la strate superficielle à la profondeur de la connaissance ; les hommes sont accusés de ne plus ressentir ni penser mais ils théorisent et construisent des îlots de solitude autour de leurs bâtisses d’intellect. Le texte de Dostoïevski érige son homme en doyen du sentiment, ayant atteint la vraie vie, celle en deçà du jugement trop hâtif. Et peut-être aurait-on tout de même apprécié un renversement dans le rythme de la pièce lorsque l’idée du suicide acquière le statut d’évanescence.

Le comédien brigue avec force la tournure mystique du texte, tout en le laissant perler ses ambassades d’une vie meilleure, possible pour tous, comme il le dit d’ailleurs lui-même, il se met à aimer ceux qui le repoussent : « Je suis un homme ridicule. Maintenant, ils disent que je suis fou. Ce serait une promotion, s’ils ne me trouvaient pas toujours aussi ridicule. Mais maintenant je ne me fâche plus, maintenant je les aime tous, et même quand ils se moquent de moi – c’est surtout là, peut-être, que je les aime le plus. »[2] . L’homme a de nombreuses fois recours à l’humour qui confère de la légèreté à cette quête de la vérité, un peu à la manière d’Arizona Dream de Kusturica, où chaque rêve porte en lui la déception du moment vécu mais avant tout l’emblème du renouveau. Cette pièce donne envie d’aller s’allonger pour écouter nos rêves de près et c’est ce que nous allons faire.

Infos pratiques :

Le rêve d’un homme ridicule de Fedor Dostoïevski, du 5 au 16 mai 2018 (recréation) au Théâtre Alchimic

Mise en scène : Jacques Maeder

Photos : © Théâtre Alchimic

[1] Fiodor Dostoïevski (1877), Le rêve d‘un homme ridicule, traduit du russe par André Markowicz, Ed. Actes Sud, 1993, p. 6.

[2] Fiodor Dostoïevski (1877), Le rêve d‘un homme ridicule, traduit du russe par André Markowicz, Ed. Actes Sud, 1993, p. 10.